CHAPITRE II
qu'ils se montrassent accompagnés d'un lion dans toutes les occasions solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la réforme, en avait eu un monstrueux, qu'il nourrissait spécialement de janissaires ; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de temps en temps l'appétit du sien par de la chair chrétienne.
Eh bien ! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui ne riait qu'aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l'amour ; non sans doute l'amour galant, musqué, l'amour de boudoir; mais doué d'un tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient , quelle que soit la complication des événements, l'administration, surtout sous un maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne manquent jamais.
Djezzar pouvait dire avec Orosmane :
Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
Zaïre, c'est-à-dire Baïla, l'attendait à la sortie
de son conseil. Surtout dans son paiais d'été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taifet d'Andrinople, mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille de haschich, un grain d'opium ou même d'arsenic, pour s'exalter l'imagination.
Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du chanvre de l'Inde et du pavot d'Aboutig, l'un s'ouvrant par avance le séjour des houris célestes, l'autre revoyant peut-être son audacieux étranger, il arrivait qvCHaïder, le lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement s'allonger auprès d'eux.
Baïla s'appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à l'ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment sa tète sur les genoux de l'odalisque. Et c'était encore un tableau à contempler que celui de celte gracieuse jeune femme, vêtue de gaze, reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.
Elle ne redoutait ni l'une ni l'autre. Le lion,