CHAPITRE II
doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu'à l'étranger.
Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar, elle n'eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu'accompagnait le bruit cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s'ouvrir pour lui les portes du septième ciel. Elle finit par l'irriter si bien par ses redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu'il la quitta une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir entendre parler d'elle.
Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans l'appartement de la favorite, on entendait s'élever un bruit terrible, des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.
Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.
Quand on accourut au secours de la Mingrélienne,on la trouva enfermée seule avecHaïder» Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le
plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout parsemé de débris de baguettes de cerisier.
Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où ia lutte s'était renouvelée entre l'odalisque et le lion.
Après l'avoir attiré dans son pavillon, Baïia lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée d'un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolument chaque baguette qui se brisait sur le corps de son dangereux adversaire.
Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d'un bout à l'autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait* menaçant à son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les eslafiers du pacha, munis d'épieux.
La porte ouverte, le lion s'enfuit honteuse-