‹ L'esclave du pacha;Chapitre 26 sur 124 · CHAPITRE II. Gl · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. Gl

ment, non devant les nouveaux venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son dernier rameau de cerisier.

Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant, ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.

Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d'elle, humble et les mains pleines de présents.

La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l'avait rempli d'une singulière admiration pour celle-ci.

Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer pour un reste de rigueur.

C'est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé toutes les émotions qu'il lui était donné de connaître; elle a si bien éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité; les esclaves qui l'entourent lui sont si bien soumis, qu'elle n'a plus de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu'à la faiblesse, jusqu'à la lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puis-

sance de la favorite, et d'un accord tellement unanime , que dans ce harem, où tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de son caprice, il n'est plus qu'un seul ennemi qu'elle ne puisse vaincre ; c'est l'ennui! Celui-là menaçait de grandir d'heure en heure, et de se fortifier de la faiblesse des autres.

Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à l'accompagner , et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce qu'elle était à son départ ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu'elle s'était spontanément métamorphosée en route.

La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui, gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.

De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.

Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître , comme elle longeait , avec l'escorte , un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière Rouge, et qu'elle prenait plaisir à voir les habitants , turcs ou chrétiens , fuir pêlemêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à l'aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui , resté debout et immobile , semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la foule.

Baïla s'étonne d'abord que les gardes du cor-

tége , les cawas, ne le forcent pas à prendre une posture plus humble; elle l'examine avec plus d'attention et tressaille. Tl porte le costume franc et, autant qu'elle en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées d'étoiles d'or du palanquin, ses traits sont ceux de l'inconnu.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se soulève en même temps; c'est lui! leurs deux regards se rencontrent. L'étranger se trouble , sans doute ébloui de nouveau par l'éclat resplendissant de tant de beauté ; puis , avec une expression pleine d'amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur : bientôt, dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet brillant , doré , sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés.

Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule , n'eut cependant pas de témoin ; tous les spectateurs étaient en fuite ou le front contre terre.

Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi ! cet étranger, il n'était pas mort ! il n'avait pas été dénoncé par Haïder et tué par Djezzar ! Elle a donc été injuste et cruelle en-

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