CHAPITRE I
panouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour d'elle ; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant, l'un à droite, l'autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient deux colonnes surmontées d'une arcade de verdure. C'était comme l'entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée, selon toute apparence, l'ombre même d'un homme ne devait pas se montrer. Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté, entretenue avec tant d'art et de coquetterie, devait croître, s'épanouir et s'effeuiller sous les regards d'un seul.
Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et d'airelles, aux fruits d'albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des mimosas, d'où ressortaient les pompons d'or descassies, les aiguilles d'ivoire des leucanthes, les longues étamines rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l'Inde faisaient descendre ,
comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs et de fruits d'une couleur orangée mêlée de cramoisi.
Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeàtre et sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l'œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.
Le tableau devait s'animer encore.
Bientôt le grand soleil d'Orient, penché vers l'horizon , jetant obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de diamants; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d'or, de pourpre et de nacre; ils glissèrent de l'écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ; ils illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de sequins jusqu'à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent même à la fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un par-