CHAPITRE III
reproche , et leur curiosité entraîne à plus de périls. Notre sainte mère Eve était jeune quand...
— Ainsi, tu refuses de me servir?
— Pour cette fois... ne l'exigez pas, n'insistez pas ; je puis faiblir ; j'ai déjà eu tant à lutter d'un autre côté !
— Comment?
— Ce jeune Franc!... il est né pour votre perte et pour la mienne... Mais non... Si vous saviez !...
— Tu le connais donc? tu l'as donc revu?
— Ai-je parlé de cela? Par l'ange noir! il n'en est rien, j'espère.
— A l'instant même tu viens de te trahir; tu l'as vu !
— Ah ! chère maîtresse, ne me perdez pas ! s'écria la vieille esclave toute palpitante d'effroi. Oui, je l'ai vu... pour mon malheur!
— Eh bien ! qui est-il ? Qui le retient à Sivas? Que veut-il? Qu'espère-t-il? Quels sont ses projets?
— Est-ce à moi de vous les faire connaître? Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de m'interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune homme a pénétré ici,
dans les jardins , que je le savais , que je me suis tue, ah ! il me ferait hacher menu et jeler aux poissons du grand bassin !
— Mais il ne le saura point ! Tu n'as rien à craindre , te dis-je ; ne suis-je pas là pour te protéger?
— Mais vous, qui vous protégera ?
— Que t'importe? Ainsi, cet étranger, tu le connais? Et tu ne m'avais rien dit ! Tu l'as donc rencontré?
— Sans doute; il l'a bien fallu, quoiqu'il eût préféré encore se rencontrer avec... une autre.
— Cette autre, qui donc est-elle?
— Vous!
— Moi ! s'écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme si elle ne s'attendait point à cette réponse, qu'elle avait sciemment provoquée afin d'entraîner forcément Mariam dans la voie des confidences. Et que peut-il me vouloir?
— Oh! ce qu'il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à son émotion première, ce qu'il veut!... Dieu me garde d'en parler! Seul il pourrait vous le dire; mais ce serait la mort pour nous trois, peut-être !
Baïla garda un instant le silence.