‹ L'esclave du pacha;Chapitre 32 sur 124 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

moments sont précieux; il les compte avec impatience ; allons le rejoindre.

— J'ai peur! répéta Baïla résistant à Finipulsion que voulait lui donner la vieille esclave.

Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux lèvres , les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice l'effroi ressenti par elle ; comme ces malades , saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de l'absinthe.

C'était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem , toute émotion devenait précieuse.

Non sans avoir promené un dernier regard sur l'habile et voluptueux désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où l'attendait l'inconnu.

A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur un guéridon, elle vit l'étranger debout, une main au coude, l'autre au front, dans une posture méditative.

Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu'il sembla à la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d'elle.

Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule avec son inconnu , avec l'amant de ses rêves, tout à coup rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l'éclat de sa beauté géorgienne.

Un instant , elle jouit de son trouble, de sa surprise ; puis , allant s'asseoir à l'angle d'un sofa, elle l'invite, par un signe, à venir prendre place à son côté.

Mais l'étranger est resté immobile ; son seul mouvement a été de se couvrir les yeux, comme si ce qu'il venait d'entrevoir l'eût soudainement ébloui.

Après avoir doucement savouré , dans son orgueil, l'effet stupéfiant produit par sa beauté, Baïla réitère son geste.

Celte fois, le Français, avec un reste d'em- I arras et d'hésitation cependant, se dirige vers le sofa , et , se courbant presque jusqu'à terre devant elle , les yeux baissés , il saisit l'extrémité du long voile de l'odalisque, et l'en recouvre tout entière, en détournant la tête.

Ce mouvement n'avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla ; mais peut-être, se disait-elle, sont -ce là les préliminaires de l'amour chez les Francs.

Page 1