CHAPITRE IV
Elle écouta et n'entendit rien, qu'un bruit sourd, confus, monotone et régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.
— Rien... rien encore, répondit-il.
Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs; le même bruit se répéta, mais sans s'accroître.
Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.
— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés? demanda-t-il à l'esclave maugrebin qui se présenta.
— Ils le sont, fils d'Ali ; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir d'hippopotame; en vain nous avons humecté , saupoudré ses plaies béantes de piment et de jus de limon ; il n'a pas poussé un cri, pas un soupir.
— Que fait-il donc? hurla le pacha.
— Il prie, répondit l'esclave.
— N'a-t-il rien révélé?
— Rien, fils d'Ali.
— Si mes châtiments n'ont pu lui délier la langue , ma clémence en viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre.
Qu'on me l'amène , et qu'Haïder vienne avec lui. Par Allah! je saurai le faire parler, moi !
Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla l'homme du harem, l'efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe persane s'échapper d'un côté en flocons nuageux, remonter de l'autre en s'épurant clans un flacon de cristal plein d'eau parfumée, il attendit, dans une posture indolente, l'arrivée de son captif.
Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne famille de la vieille bourgeoisie, d'un caractère enclin à la rêverie, à l'exaltation , il n'avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire, la pensée religieuse avait germé et s'était développée en lui. A défaut de ces tendres affections qu'il ignorait, les saintes et ardentes croyances avaient comblé les vides de son âme.
Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite