CHAPITRE V
couverts de haillons, vivaient du travail de leurs mains, au milieu d'une population aussi misérable qu'eux. Ne pouvant leur extorquer l'argent qu'ils n'avaient pas, Djezzar venait d'emmener avec lui leur supérieur, pour le garder en otage jusqu'à ce que la somme exigée par lui fut payée.
— Kafer, lui dit-il, tu as refusé d'acquitter les impôts du miri et du karadj.
— Les chrétiens du Liban en sont exemptés depuis les capitulations du saint roi Louis , répondit le malheureux dont la voix trahissait la violente émotion -, le vice-roi Mehemef.-A.li nous en tenait dispensés.
— A l'enfer le vieux chacal î
— Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu cette loi, Altesse.
— Il n'y a d'autre loi ici que ma volonté! lui cria le pacha.
— Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur ? balbutia le vieillard en attachant son regard terrifié sur le lion couché auprès de Djezzar, et dont il se croyait déjà la pâture. Je ne possède rien au monde, sinon la vie. que tu puisses me prendre.
— Ainsi ferai-je, si tu ne in obéis sur-lechamp !
104 i/esciave du pacha.
— Mais pour acquitter cet impôt...
— Par ]e Coran , qui te parle encore d'un impôt ? Du karadj et du miri , je vous tiens quittes , toi et les tiens, quittes à jamais, et tu es libre , et tu sortiras d'ici emportant plus de piastres que je ne t'en demandais ; mais avant de nous séparer, tu vas appeler les malédictions de ton Dieu sur ce chien que voilà.
Alors s'adressant à son autre captif :
— Oui , tu vas mourir, et mourir maudit par un prêtre de ta religion, Ynch Allah ! Parlerastu maintenant?
Avec une héroïque résignation , pour toute réponse, Ferdinand Lasserre s'agenouille et courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à l'anathème, quand il entend le vieux cénobite du Liban, levant ses mains décharnées sur son front, lui dire d'une voix attendrie :
— Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon fils!
Cette sainte parole à peine prononcée, le vieillard tombait à la renverse, frappé d'un coup de feu; Baïla, avec un mouvement d'horreur, se rejetait en arrière; et le pacha, avec sa même impassibilité, remettait son pistolet dans sa ceinture.
Soudain, il interrompit ce mouvement pour