CHAPITRE V
enfin à me donner, en résumé, le complément de ma nouvelle.
— Arrivés à Paris, dit-il, des événements d'une nature beaucoup plus vulgaire que ceux qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent encore éprouver le jeune Français et la Mingrélienne : l'argent leur manqua. Les bijoux, présents de Djezzar, que l'odalisque avait emportés dans sa fuite, étaient faux pour la plupart. On ne peut plus se fier même aux pachas î Ferdinand dut prendre un état lucratif avant tout. Il entra à l'imprimerie royale, comme prote, pour les ouvrages orientaux. Cette ressource ne suffisant pas encore aux besoins du ménage, Baïla chercha à s'utiliser de son côté. N'ayant jamais manié une aiguille, elle ne pouvait se faire ni couturière , ni brodeuse, ni femme de chambre, ni demoiselle de compagnie : elle a une voix charmante, et défierait, au besoin , en gazouillis et en gargouillis, toutes les cantatrices italiennes, françaises ou autres ; mais ne possédant aucune des langues de l'Europe, elle ne pouvait chanter que des mouals arabes ou des gazels turcs. Par bonheur, elle est danseuse aussi , et la danse est une langue qui se parle et se comprend dans tous les pays. Elle figure aujourd'hui
dans le corps des ballets de l'Opéra, où elle se fait remarquer par sa légèreté, sa douceur et sa modestie.
Comme mon illustre voyageur achevait ce récit , nous vîmes revenir, bras dessus bras dessous , vers le Butard , Ferdinand Lasserre et sa jolie compagne. Mieux renseigné cette fois, j'admirai en toute conscience la rare beauté de la Mingrélienne et l'incroyable et gracieuse souplesse de sa taille.
Quant au ci-devant élève consul, pour la vérification d'un des détails de cette histoire, mon regard se porta aussitôt curieusement vers ses extrémités inférieures, afin d'apprécier la forme et la dimension de ses pieds.
Je les trouvai fort ordinaires.
Sans doute il avait confié à Baïla les rapports d'amitié existant entre lui et mon compagnon, car lorsque nous nous croisâmes de nouveau , elle fit à celui-ci un petit signe de la main en disant : Bojour, mochu !
— Salem-alai-k! lui répondit mon illustre voyageur.
Moi , je saluai profondément.
Marly-le-Roi, juillet \SU.