‹ L'esclave du pacha;Chapitre 50 sur 124 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

DE MA GRANDTANTE.

— Lorsque sonnera l'heure éternelle de la résurrection , croyez-vous que nous devions nous retrouver tous avec la forme que nous aurons eue au dernier instant de notre vie?

— C'est là un point contesté , et qui le sera encore longtemps sans doute. Il faut convenir que si les choses doivent se passer ainsi, ces âmes mélancoliques et tendres , qui désirent quitter leur enveloppe terrestre avant que les riches draperies de pourpre de la jeunesse, les joyaux de la beauté en aient été déchirés, arrachés par les doigts crochus du

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temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu déraisonnable.

— Certes ! le sentiment raisonne d'ordinaire plus juste qu'on ne pense, me répondit mon interlocuteur, qui n'était autre que le compagnon de ma dernière course au Butard l.

Cette fois , nous venions d'herboriser en pleine forêt de Marly. Surpris par une averse, nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes de bûcherons, aux murailles de rondins, à la toiture de fagots et de genêts, où nous philosophions, faute de mieux , pour prendre patience, en attendant la fin du mauvais temps.

— Les peintres qui, par avance, ont voulu nous représenter le jugement dernier, ont seuls donné cours à tant de fausses idées sur le sujet qui nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs de la peinture et de la sculpture se sont rendus coupables d'un délit du même genre à l'égard du génie , lorsqu'ils se sont chargés de le faire comparaître, non devant le tribunal de Dieu, mais devant celui de la postérité. Où ont-ils été s'imaginer de toujours traduire nos grands hommes en vieillards , sous prétexte que leur vie a été de longue durée? Ceux-ci

1 Voir ci-dessus l'Esclave du Pacha.

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n'ont-ils pas été jeunes aussi? N'est-ce pas alors un anachronisme que de nous représenter nos artistes inspirés, nos grands poètes, à une époque où la poésie et l'inspiration n'existaient plus en eux ? Leur jeunesse, ou du moins leur verte maturité, leur temps de sève et de production ne les retracent-ils pas mieux à noire esprit que leur moment de décadence et de caducité? Pourquoi toujours le soleil à son déclin? Pourquoi une ruine, là où nous devrions voir un palais? Vous nous devez un tableau d'histoire et vous vous acquittez avec un portrait de famille; un portrait de famille, rien de plus, car à la famille seule il importe de voir se reproduire sur la toile les individus tels que le souvenir les rappelle ; la postérité ne se souvient que des œuvres.

— C'est justement en songeant à des tableaux de famille que m'est venue l'idée de ce grand jour de la résurrection, dont je vous entretenais tout à l'heure.

— Je ne saisis guère l'analogie, me répondit mon interlocuteur.

— Considérée non sous le point de vue de l'art, mais sous son côté pittoresque, une collection de ce genre , surtout avec son texte explicatif, esl seule capable cependant de nous

donner un avant-goùt de l'étrange spectacle qui, selon quelques-uns, nous atiend dans la vallée de Josaphat. Nous entrons dans une longue galerie ; regardez , examinez avec moi. Je serai le cicérone. Cette fillette qui joue avec son bichon , enrubané comme elle ; cette jeune et jolie femme qui regarde avec tendresse son perroquet perché sur son doigt; toutes ces fraîches beautés suspendues autour de vous, ce sont les aïeules ou les bisaïeules de ces honnêtes vieillards à moustaches grises. Cet octogénaire de fraîche date, coiffé à la Titus, a près de lui son père, mort à vingt-quatre ans; de l'autre côté, son grand-oncle, décédé au berceau. C'est un pêlemêle d'âges, de temps, un logogriphe chronologique à ne s'y pas reconnaître ; enfin , c'est une scène de la résurrection , s'il faut ajouter foi à un système que, pour notre part, nous repoussons de toutes nos forces. Nous n'aurons tous qu'un même âge dans le ciel.

— Très-bien ! J'admets maintenant la relation d'idées entre votre bizarre collection de tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns, présenter le jugement dernier; mais dans cette forêt, où, depuis que: sous cet abri champêtre, nous sommes tapis comme deux

braconniers ou deux garde-vents , pas une figure humaine n'a passé devant nous,, par quelle échelle intellectuelle votre pensée s'estelle trouvée subitement transportée au milieu d'un musée de famille?

— Voyez-vous cette touffe de bluets , jetée au bord de la route, ajoutai-je ; eh bien, voilà le premier échelon qui m'a permis de franchir en deux bonds la distance qui sépare la forêt de Marly de la vallée de Josaphat.

— Oui, me dit mon ami le voyageur après un moment de réflexion , il en est souvent ainsi ; malgré nous , à notre insu , nos souvenirs sont emportés de l'est à l'ouest , du nord au sud par l'oiseau qui passe, par une modulation qui se fait entendre au loin. Nous autres, dont les regards se tournent toujours avec tant d'amour vers ce vaste manteau de verdure, si richement brodé , qui couvre le sein de la terre, les fleurs doivent forcément jouer un grand rôle dans la transition de nos idées. Je n'ouvre jamais mon herbier sans le trouver rempli de souvenirs et d'anecdotes d e tous les temps et de tous les pays.

— J'irai le feuilleter un jour avec vous.

— Volontiers ; mais d'abord dites-moi comment vos bluets vous ont, d'un premier bond,

introduit au milieu d'une collection detableaux?

— En m'adressant cette question , vous ne croyez pas être indiscret, lui répondis-je, et cependant, vous me demandez là l'histoire de mon premier amour.

— Vraiment ! Enchanté de l'indiscrétion. Le premier amour peut toujours se raconter : il est, d'ordinaire, empreint de tant de pureté...

— Surtout celui-là ; ce fut une passion si follement idéale!... si complètement impossible !...

— Vous redoublez ma curiosité.

— Je vais la satisfaire , et en peu de mots. Ce que je vous ai dit précédemment me conduit, par une pente toute naturelle, à vous raconter comment, sous le toit d'une vieille mansarde , j'ai fait la connaissance de ma grand'tante.

— Il ne s'agit pas ici de votre grand'tante, mais de votre premier amour.

— Justement.

« A l'étage le plus élevé de la maison de

mon père, il y avait une vaste chambre, garnie d'un assez bon nombre de ces portraits de famille dont on regarderait l'abandon comme un sacrilège, la destruction comme un crime, mais qu'on exile respectueusement dans le coin le

plus reculé du logis, car ce sont, en général, d'horribles croûtes d'un aspect fort disgracieux.

« Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien encrassés et tellement recouverts de poussière et de toiles d'araignées , qu'il n'était pas facile à la critique de s'exercer à leurs dépens. D'ailleurs, la critique montait rarement dans les mansardes.

«Mais moi, enfant, je m'y établissais volontiers ; je m'y sentais à l'aise, j'y pouvais impunément être espiègle et tapageur.

« Un jour, il me prit fantaisie de laver la tète de tous mes grands parents, dont à peine on pouvait distinguer le sexe à travers leur triple voile. Je parvins assez heureusement à en débarbouiller quelques-uns, et n'eus alors rien de plus pressé que de faire, au moyen d'un morceau de craie et d'une plume trempée dans l'encre , des moustaches à ces dames et des cornettes à ces messieurs. Comme j'étais à lessiver un de ces vieux portraits, il m'arriva de voir, sous l'éponge, apparaître de jolies petites joues, de beaux yeux clairs qui me regardaient d'un air de connaissance, une petite bouche charmante qui me souriait avec une grâce toute particulière. C'était une belle enfant, de treize à quatorze ans, d'un air timide

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et doux. Ses longs cheveux blonds, couronnés de bluets, encadraient le plus charmant visage... »

— Ah ! nous voici arrivés aux hluets ! interrompit mon ami. Désormais je ne rencontrerai plus la centaurea cyanus sans songer à vos amours. Continuez.

— Mais j'ai presque fini.

— Allons donc !

Je poursuivis :

« Ce portrait de jeune fille, je me sentais de la joie au cœur rien qu'à le contempler; et plus je le contemplais, plus il me semblait avoir déjà vu ces petites joues -là sur la figure de quelqu'un; ce front si pur ne n/était pas inconnu; ces jolis yeux clairs, d'un vert gai, comme on dit, je les avais déjà rencontrés quelque part. A celle-là je ne fis point de moustaches.

« J'avais plusieurs jeunes parentes alors , fort gentilles , fort espiègles ; j'en vins à me rappeler que chacune d'elles possédait un de ces traits qui m'affriandaient si fort, mais aucune n'en présentait l'ensemble, aucune n'était aussi charmante que cette peinture, que cette belle enfant à la couronne de bluets. Etait-ce donc une autre petite cousine que je ne con-.

naissais pas encore? N'importe; en attendant que la connaissance fût faite , comme elle me regardait toujours avec son même sourire , je me pris d'affection pour elle ; je l'aimai. »

— Quoi ! cette image ?

— Oui, je l'avais descendue de son clou, placée commodément sur une vieille chaise dépaillée, afin qu'elle se trouvât plus à ma portée. Je l'associais à mes jeux, je lui parlais, je me répondais pour elle ; nous nous entendions très-bien , quand un jour, jour néfaste ! ma mère nous surprit ensemble dans la mansarde.

— Que s'ensuivit-il?

— Une révélation terrible. Ma mère, tout en se retenant de rire à la vue des moustaches et des cornettes, après m'avoir vivement sermonné sur ma peinture impie, m'apprit que la jeune fille, la compagne de mes jeux, mon premier amour enfin, c'était sa grand'tante à elle, ma très-grand'tante à moi !

— Ah ! grand Dieu î votre amour dut être tué du coup ? Tout amour sans espoir ne dure guère.

— Sans doute. Depuis , quand je revis ces traits qui m'avaient tant charmé, je les trouvai changés entièrement. Dans le regard de ma

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grand'tante, dans son sourire, auparavant si gracieux, j'entrevis quelque chose d'ironique et de narquois. Elle s'était moquée de moi évidemment. Avec cette niaiserie naïve de l'enfance, je supputai l'âgé qu'elle aurait eu, si elle avait été vivante encore. J'en fus effrayé.

— Je le crois bien... Elle était morte à soixante ans, sans doute; pour une grand'tante, c'est bien le moins, et il y avait peut-être plus de cinquante ans de cela !

— Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, courbée en deux, la tête branlante, la bouche démeubîée, le menton poilu, les yeux éteints, la paupière écarlate. assise dans un grand fauteuil, et grommelant quelques mots inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles que j'avais moustachées, je me persuadais que c'était encore elle à des époques plus ou moins rapprochées, et je n'osais aller aux renseignements; et quand on parlait devant moi d'une grand'tante quelconque, je rougissais de honte, comme si je les avais aimées toutes !

— Et à quel âge , en effet , était morte la pauvre vieille?

— A seize ans,

— Plaît-il ?

— C'est ce que j'appris seulement quelques

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années plus lard. A cette époque, le temps des vacances venu, je quittai le collège pour aller passer tout un mois chez ma grand'mère, dans l'ancien Valois, sur la lisière de la Picardie. Ma grand'mère devait avoir connu ma grand'tante. 11 me vint en pensée de demander des nouvelles de celle-ci à celle-là. Mon aïeule aimait à conter; elle avait une mémoire prodigieuse; au lieu de simples renseignements, j'eus une histoire complète que j'écrivis alors avec tous ses détails, et ma grand'tante fut alors le sujet de mon premier ouvrage, comme elle avait été l'objet de mon premier amour.

— Parbleu! contez-moi ça... ia chose vaut d'être connue.

— C'est une histoire bien simple et bien naïve, un drame purement villageois.

— Allez toujours. J'aime assez les histoires villageoises ; elles deviennent rares par le temps qui court. D'ailleurs, la pluie redouble; nous n'avons rien de mieux à faire pour le moment.

Je commençai sur-le-champ mon récit.

Ma grand'tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la forêt de Compiègne , paysage ravissant , digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c'est ce qui reste du manoir royal de Philippe le Bel ; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds

est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd'hui; mais alors le père de nia grand'tante l'habitait avec elle, et le vieux bâtiment, réduit aux proportions d'une maison ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés qui s'obstinent à garder un titre qu'ils ne peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l'apparence et s'appuyait encore , comme un vieux frère d'armes, sur les restes de l'ancien palais du roi Jean ; car le Valois conserve de tous côtés les traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom.

Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut, grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être dans l'ancien Valois seulement le nom n'éveille pas un sentiment d'horreur ; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été métamorphosée en Chaussée des Pruneaux.

Plus loin , c'est le Champ dolent, le champ des plaintes et des gémissements. C'est là qu'un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géi oménil, qui en est pioche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd'hui, de

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