CHAPITRE I
vastes chèuevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de Saint-Wast, sont d'autres tombes aussi, les merveilleuses pierres druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous.
Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces palais royaux si promplement renversés, reportez-les sur ce bel horizon de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture autour de la colline de Saint-Adrien : c'est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d'ar gent qui coupent les prairies ; ce sont les ruisseaux de Boneuii, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie rivière d'Autonne , qui elle-même . après avoir empli les grands étangs de Pontdron et du Berval, va se jeter dans l'Oise, au-dessus de Verberie.
Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans un coin réservé de ma mémoire, et quand je m'y transporte en idée, le souvenir et l'imagination aidant, je les revois non-seulement tels que je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand'mère me les ont fait connaître, tels qu'ils étaient au
132 HISTOIRE DE MA GRANB^TAINTE.
milieu du siècle dernier, du temps de ma grand'tante.
Elevée au couvent des dames de Crépy , grâce à l'instruction des bonnes religieuses, ma grand'tante y avait puisé de saintes et fermes croyances ; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait acquis, en plus , une crédulité à peine imaginable. Il n'était question parmi celles-ci que de revenants et de sorciers , de divinations par les cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand'tante à aimer Dieu ; les jeunes filles, à craindre le diable.
Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en elle l'organe de la merveillosité. Je me rappelle en effet que sur son portrait elle avait , à l'angle de l'œil , un certain renflement signalé par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air étonné.
Quand Adèle, c'était son nom, après la mort de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s'interrompre dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé , de deux couteaux en croix et autres signes néfastes ; se sauver ou