CHAPITRE I
plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le raisonnement, de ces dangereuses tendances.
Avec le temps, cependant, ma grand'tante avait senti ses prédispositions au merveilleux s'adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé, le soin qu'il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses , puis enfin l'âge de raison qui venait , car elle touchait à sa quinzième année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit; mais il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce quelque chose, c'était une poltronnerie naïve, une timidité d'enfant qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge , à l'espèce de réserve et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines bizarreries, de certains contrastes qui n'étaient pas sans charmes.
M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et privilèges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le pays, et deux moulins sur la rivière d'Autonne. L'individu auquel ces moulins étaient affermés, le nommé Brulard , avait une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait
136 HISTOIRE DE MA GRAND'tANTE.
sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de ses travaux du ménage; son père, pour raison d'administration ou autre, entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c'est vers Martine, vers le hameau de Glaignes qu'Adèle courait aussitôt pour trouver une compagnie. Heureuse alors de n'avoir plus à commander à personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son âge , escaladant les échaliers , s'ébaudissant comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son amie seulement, car à l'aspect du premier visage étranger qui survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu'au moment où l'heure des ébats sonnait pour elle, c'est-à-dire jusqu'à ce que le visage étranger eût disparu.
Martine Brulard avait quelques années de plus qu'Adèle, des yeux noirs qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par le soleil ; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes franchement accusées et son allure joviale, c'était ce qu'on appelle un beau brin de