CHAPITRE I
fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité, Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible de plus de dissimulation et de jalousie qu'on ne s'y fût attendu de la part d'une personne aussi bien portante. Un jour, profitant d'une vacance, ma grand'tante était auprès de son amie. Celle-ci , qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à l'attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d'arbre jeté à terre au milieu d'une grande cour de ferme, n'ayant d'autres témoins qu'un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne vache noire qui, d'un air mélancolique et stupide, les regardait de l'autre côté de l'échalier, les deux jolies filles s'occupaient à tresser en guirlande les bluets qu'elles venaient de cueillir dans les champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma grand'tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu'elle en battit des mains et l'embrassa pour la remercier d'être si jolie.
— Savez-vous, mam'zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à l'avance, de s'approvisionner d'amoureux, car, d'ici à deux ans, ils pourraient bien tous courir après vous?
— Oh ! qui songe à cela ? Je ne suis pas encore en âge d'être mariée; et d'ailleurs, c'est un
soin qui ne regarde que mon père, répond ma grand'tante, du ton d'une fille bien élevée et qui se souvient encore du couvent.
— Mais voire père a d'autres occupations en tête, reprend Martine; il est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants ; donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui , sinon gare à sainte Catherine î
— Eh bien ! le beau malheur î réplique l'autre en souriant. Sainte Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne de plus. On n'en saurait trop avoir.Puis, ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d'innocence, des galants, il faudrait, pour en trouver, chasser bien loin, au moins jusqu'à Senlis ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n'y a que... que des sangliers !
— Oh ! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux; en cherchant bien... Quelquefois, au moment où on s'y attend le moins, il vous en part un à deux pas. Le tout, c'est de ne pas le manquer.
— Avez-vous cherché, vous, Martine ?
Martine rît aux éclats et ne répond point ; et
pourtant, la conversation une fois sur ce sujet,
elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle pour confidente...
C'est que Martine a cherché, elle, et elle a
trouvé.
Un fils de bonne famille, un jeune homme nommé Charles Doisy, ou d'Oisy, les renseignements m'ont manqué pour l'apostrophe en plus ou en moins, était venu habiter pendant quelque temps le petit domaine de Champlieulez-Béthizy, qui appartenait à son père. Martine, fdle unique du meunier-fermier Brulard, qui faisait à la fois le commerce des farines, des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer aux meilleurs partis du pays; elle vit le jeune homme, il lui plut, et elle ne le manqua pas.
Comme il semblait peu disposé à s'énamourer d'elle, elle lui fit des avances auxquelles il s'empressa de répondre comme il le devait.
Pourtant l'amoureux en question avait une autre passion dans le cœur, passion plus ancienne et plus forte sans doute que celle qu'il éprouvait pour mademoiselle Brulard. Il était fou de peinture. Élève de la Tour, il promettait déjà d'être digne d'un tel maître, lorsque son père, jetant au vent palettes et pinceaux, pour le dérouter sur les arts, sur les artistes et sur toutes les séductions de Paris, l'avait envoyé à Champlieu tomber sous les séductions de la jolie meunière.
Quelques mois après , le jeune homme se sentait saisi d'un nouvel enthousiasme; il ne s'agissait plus seulement de s'illustrer par les arts, mais par la guerre. L'amour de Martine se trouva saisi entre deux gloires comme la gaufre entre deux fers brûlants, et Charles Doisy, après lui avoir juré une constance éternelle, se rendit à Melun où il s'engagea dans le régiment de hussards commandé par le lieutenant général comte de Berchiny.
Voilà ce que Martine avait bonne envie de conter à sa jeune camarade, mais réfléchissant que déjà, depuis quelque temps, elle n'avait