CHAPITRE II
point reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu'il pouvait changer d'amours et elle aussi, que sa confidence alors tournerait à sa honte, elle se retint. Une autre idée, non sans quelque rapport avec la première, lui traverse la tête; elle propose à Adèle de lui faire les cartes, d'interroger à elles deux le sort sur le mariage qui leur est réservé.
Adèle résiste; trop crédule encore, livrant trop facilement sa confiance à ce genre de prédictions, elle craint de s'engager de nouveau dans cette voie que le curé lui a interdite. Cela peut être un jeu, une manière d'amusement pour Martine; pour elle, c'est chose sérieuse et blâmable.
— Quoi que vous en disiez, je vais chercher des cartes, reprend obstinément Martine.
— A quoi bon? dit une voix qui les fit tressaillir toutes deux.
C'était celle du bonhomme qui dormait sur les javelles. Au milieu de leurs causeries et de leurs préoccupations, elles avaient oublié qu'il était là; aussi, son interruption inattendue leur causa-t elle d'abord une grande surprise mêlée d'émotion.
— Chut! fit Martine à sa compagne.
Et se penchant vers elle, lui désignant du
doigt le chanvrier, qui dormait toujours ou faisait semblant de dormir :
— Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes, puisque nous l'avons là, près de nous? lui dit-elle tout bas ; c'est le père Hubert, celui que les paysans appellent le Vieux Fouisseur. Je ne crois pas beaucoup à sa science, ajoutât-elle en prenant un ton d'esprit fort ; mais n'importe ! essayons. Ils disent tous qu'il est sorcier.
A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau, et tandis qu'elle tenait ses yeux attachés sur le vieillard, qu'elle contemplait avec une curiosité inquiète son front chauve et proéminent, sa tête énorme parsemée de touffes de cheveux d'un blanc verdâtre et comme fichée sur un cou grêle et long :
— Père Hubert, dit Martine en s'adressant au bonhomme, dormez-vous ou veillez-vous?
— Je dors et je vois, répondit celui-ci, les yeux fermés et sans bouger de place.
— Eh bien ! pourriez-vous nous donner des nouvelles de nos épouseurs futurs?
— En voici un qui arrive, dit le Vieux- Rouisseur.
— Vraiment, Hubert? en êtes-vous bien sûr? Et qui doit-il épouser?