CHAPITRE II
trez donc l'embrasser un peu, vous boirez un coup après; ça vous donnera l'occasion d'essuyer vos lèvres, si vous êtes dégoûté.
Charles Doisy, en galant militaire, offrit son bras à Martine. Martine refusa de le prendre et s'empara de celui de son père.
Dans ce mouvement de dépit, le jeune homme ne voulut voir qu'une mesure de prudence et de circonspection. Il s'adressa donc à l'autre jeune fille, qui n'osa le refuser, mais se sentit bien honteuse et bien émue en se trouvant ainsi accrochée au bras d'un hussard.
Tout le temps qu'on passa à la ferme, Charles Doisy, placé près d'Adèle, fut avec elle empressé, courtois, galant même, et. vers la brune, lorsqu'elle retourna à Béthizy, il ne manqua pas de lui faire la conduite avec les autres.
Doué d'un caractère loyal et sincère, d'une grande susceptibilité sur tout ce qui touchait à l'honneur, mais non sur ce qui n'avait rapport qu'à l'amour, Charles Doisy, n'ayant rien compris aux jalouses réticences de Martine, ne craignit point, lorsqu'on se fut séparé d'Adèle, de mettre tout d'abord , de lui-même, la conversation sur la grâce toute particulière de la jeune fille. Il l'avait admirée surtout lois-
qu'en arrivant à la ferme, il l'avait entrevue, rougissante, palpitante, émotionnée de son arrivée, sous sa couronne de bluets, et il la comparait à une madone, à une nymphe des champs. Il était peintre et s'enthousiasmait facilement.
De même qu'elle s'était repentie d'avoir songé à l'épreuve de la courte paille , Martine éprouva un regret profond d'avoir placé sa, couronne de bluets sur la tète blonde de celle qu'elle regardait déjà comme sa rivale ; mais elle savait dissimuler. Elle se garda bien de contredire les éloges prodigués à l'autre ; elle ne laissa plus rien percer, pour ce jour-là, de son mécontentement; seulement, elle se promit tout bas de parer au danger, et le plus promptement possible.
A la visite suivante que fit Adèle à la ferme, elle fut reçue par Martine avec de grandes démonstrations d'amitié. Elle ne pouvait mieux arriver ; elle allait assister et même prendre part à une pêche d'écrevisses et d'anguilles, ce qui ne pouvait manquer de lui procurer un grand divertissement.
Adèle en sauta de joie ; puis, par réflexion :
— Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.
— C'est bien vite appris, lui fut-il répondu.