CHAPITRE II. loi
Il ne s'agit que d'une pêche à la main ; rien n'est plus amusant, vous verrez; surtout par ce clair soleil et par la chaleur qu'il fait 5 on voudrait n'en avoir jamais fini. Mais avant de nous mettre en besogne, il faut d'abord prendre un costume pour la circonstance, vous surtout, mam'zelle ; moi, je n'ai rien à gâter.
Et elle enleva à sa jeune et confiante amie la cornette à rubans rouges qui lui seyait si bien ; elle lui fit quitter sa robe de droguet de soie et sa guimpe de mousseline, qui faisaient si gracieusement valoir sa taille et ses blanches épaules ; elle lui encaissa les pieds dans des sabots, pour les protéger contre les cailloux de la rivière, car il fallait entrer dans l'eau ; puis, comme dernière précaution, elle la cuirassa du haut en bas d'un long tablier de grosse toile, à large bavolet. Adèle riait de son singulier accoutrement ; cependant :
— Vous êtes bien sûre qu'il ne viendra personne? dit-elle.
— Oh! non, il est déjà venu ce matin.
La jeune fille rougit d'avoir été si vite et si bien devinée.
— Oui, poursuivit Martine d'un ton d'insouciance, où perçait néanmoins un sentiment d'orgueil mal déguisé, il avait une ordon-
nance, un message du gouverneur de Compiègne , le duc d'Humières, pour le grand bailli de Crépy, le duc de Gesvres; il a trouvé que c'était le plus court de traverser la forêt et de passer par la ferme.
Adèle s'imagina que , peut-être , Charles Doisy avait espéré l'y revoir encore ; sa pensée n'alla pas plus loin, et cette pensée suffit à redoubler sa belle humeur.
Les deux amies s'acheminèrent bientôt vers un endroit de la vallée où le ruisseau de Boneuil se jette dans l'Autonne. Jupons à demi levés, jambes nues, elles entrèrent dans le lit peu profond de la petite rivière ; de vertes oseraies leur servaient de rideaux.
Elles demeurèrent là quelque temps à l'œuvre ; Martine, pi us brave et plus expérimentée, fouillant hardiment les sourives où se tenaient cachées les écrevisses, Adèle se contentant de les sonder d'une branche de saule, et reculant devant sa proie, quand elle était parvenue à la faire sortir du gîte, toutes deux riant, s'ébattant au milieu de l'eau, surtout Martine, qui, par manière de jeu, en inondait sa compagne, tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse détresse, osait à peine riposter, dans la crainte de perdre son équilibre.