CHAPITRE II
La pêche aux écrevisses terminée, on procéda à la chasse aux anguilles de roche. Hubert, le Vieux Rouisseur, qui connaissait les bons endroits pour ce genre de trouvaille, comme pour bien d'autres, les avait rejointes, armé d'un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers de grès et de silex avaient été soulevés, mettant à découvert les demeures souterraines des innocents reptiles. Mais cette fois ce n'était pas dans des eaux claires et transparentes qu'il allait falloir s'aventurer, mais dans des flaques de fange et de vase que l'on voyait se mouvoir et se gonfler sous les mouvements multipliés des habitantes du lieu.
Il s'agissait de les saisir avec assez de dextérité des deux doigts et du pouce, pour qu'elles ne pussent échapper en glissant.
Au moment de prendre part à cet autre di vertissement , Adèle s'aperçut qu'elle avait peur des anguilles. A peine engagée dans le marais, debout sur un fragment de rocher qui lui servait de piédestal, malgré les exhortations réitérées de Martine, elle refusait d'aller plus avant, lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras croisés, appuyés sur son pic, les avait observées quelque temps l'une et l'autre, passant près d'elle, lui dit tout bas :
— Méfiez-vous ! le cheval est là-bas, mais le cavalier n'est pas loin.
Au même instant, par une feinte maladresse de la fille Brulard, un des larges quartiers de silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu de la fange, et inondait la poltronne d'eau boueuse et noirâtre.
Pour faire disparaître les traces de cette affreuse aspersion, Adèle regagna, en toute hâte, la rivière, et comme elle en atteignait le bord, une tête sortit d'entre les osiers, et elle se trouva en face de Charles Doisy, non plus, cette fois, avec les avantages d'une mise coquette et soignée, mais avec son tablier de grosse toile, ses sabots embourbés, ses cheveux humides, déroulés, ruisselants, et le visage marbré, maculé de fange.
Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un des gouffres de la rivière, mais la petite rivière d'Autonne n'a jamais eu de gouffres.
La pauvre enfant venait de subir la vengeance d'une rivale, une vengeance de villageoise, et la fille Brulard qui, le matin même, avait donné dans cet endroit rendez-vous au jeune militaire, à son retour de Crépy, avait habilement préparé son coup.
Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur