‹ L'esclave du pacha;Chapitre 6 sur 124 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

elle était jalouse ; depuis la veille , Baïla maudissait i'existence à laquelle elle était condamnée , et regrettait les jours de sa première jeunesse.

Pour éloigner de son esprit l'idée incessante qui la tourmentait , elle essaya de remonterdans son passé. Elle y trouva, non des consolations , mais une distraction, du moins.

Le passé d'une jeune fille de dix-sept ans n'est le plus souvent que le paradis de la mémoire , un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la famille , et parfois d'un premier amour. Il n'en était pas ainsi de Baïla. Sa famille lui était restée indifférente , et son premier amour lui avait été imposé.

Née en Mingrélie , d'un père ivrogne et d'une mère avare , ceux-ci, la trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, lavaient, presque dès le berceau , destinée aux plaisirs du sultan.

Malgré les défenses de la Russie , aujourd'hui protectrice de cette partie du Caucase , c'est toujours là que vise l'ambition des familles mingréliennes.

L'éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l'état qu'on lui réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s'accompagner

du psaltérion ; quant au reste , il n'en avait jamais été question.

Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes chrétiens , on s'était bien gardé de chercher à développer en elle le moindre instinct religieux. A quoi bon ? la morale du Christ ne pouvait lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière brillante qu'on prétendait ouvrir devant elle.

Mais si la belle enfant n'éveille autour d'elle que des sentiments de spéculation, si elle n'est aux yeux de ses proches qu'une marchandise précieuse , elle profite du moins , par avance , du bénéfice qu'elle doit rapporter.

Tandis que ses frères s'occupent sans relâche de la culture des vignes , de la récolte des vins et du miel , que sa sœur , belle aussi , mais un peu boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage , la seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates , risquer de voir se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés , ou permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds? Non, c'eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.

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