CHAPITRE I
Aussi , dans la masure paternelle , où tout le monde se meut et travaille , seule , étendue à l'ombre , n'ayant d'autre occupation que le chant et la danse , elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de l'Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve , croître et se développer sa beauté , la richesse de toute sa famille.
Pour les autres , la table commune se couvre de mets grossiers ; à elle , à elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce merveilleux salep , à la fois cosmétique intérieur et substance alimentaire, dont les femmes de l'Orient se servent pour aider au développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration d'un blanc rosé.
Si Ton avait à se mettre en route, Baïla , en chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile ou de serge , l'escortait à pied , veillant sur elle avec une constante sollicitude.
Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces soins et démons-
(rations, devait croire que c'était là une fille adorée, protégée contre le destin par les plus tendres affections !
Cependant , si son père s'approchait d'elle , c'était le plus souvent pour lui pincer le nez, qu'elle avait alors un peu trop évasé , et sa mère, comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.
Quelquefois le mari , pris soudainement d'enthousiasme , après avoir vu Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait à voix basse à sa femme :
— Par saint Dimétri ! je crois que l'enfant nous rapportera un jour de quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia!
Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.
— Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa digne compagne , c'est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous volerait !
Et elle essuyait une larme d'attendrissement.
Baïla venait d'avoir treize ans , quand une barque qui suivait le courant de Flnéour s'arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien. Un homme , coiffé d'un turban , en