CHAPITRE II
contrit et désespéré. Elle ne peut se consoler de s'être montrée dans un pareil état devant le jeune homme : Quelle opinion doit-il avoir d'elle maintenant ! Elle est loin cependant d'accuser Martine de sa mésaventure, elle s'accuse elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des jeux, à des occupations pareilles, dignes tout au plus d'une servante de ferme? Cela était-il convenable ? Non, et Dieu l'en a punie ; elle l'avait bien mérité ; mais, à vrai dire, le châtiment surpasse la faute.
Après sa première entrevue avec Charles Doisy, la prédiction du vieillard endormi, le hasard des pailles qui le lui donnaient pour futur .époux, avaient occupé ses rêveries de jeune fille ; elle le revoyait encore devant elle, sous son bel uniforme de hussard qui lui allait si bien, dans son attitude de surprise admirative. Puis il s'était occupé d'elle comme jamais homme ne l'avait fait jusqu'alors; elle, de son côté, s'était sentie, en l'écoulant, heureuse d'un bonheur qu'elle n'aurait su définir, mais que nul autre ne lui avait fait éprouver.
Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable de supposer possible l'accomplissement de la prédiction? Le jeune homme n'est que maréchal de logis, il est vrai, mais sa fa-
mille est honorable, et les protections ne lui manqueront point sans doute.
Voilà ce qu'elle pensait, voilà ce qu'elle se disait le matin, le soir et à toutes les heures de la journée; mais aujourd'hui ses rêves ont pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction a menti. Il ne pourra jamais l'aimer, et c'est bien naturel; elle ne retournera plus à la ferme , elle craindrait de l'y rencontrer. Pourrait-il en la revoyant s'empêcher de rire, de se moquer d'elle? et c'est là une humiliation qu'elle ne se sent pas la force de supporter.
Pendant plus d'une semaine toutes ces mêmes idées ne firent que tourner et se répéter dans sa tête.
Elle n'entendait plus parler de Martine, quand un jour, vers le midi, le meunier Brulard, suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un paquet de chanvre, un sac de blé noir et deux chapons gras, se présenta au château de la Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses ses redevances, en argent et en nature, pour le loyer des deux moulins. En l'absence de celui-ci il remit l'argent à Adèle.
— Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus, la belle enfant. Est-ce que nos anguilles vous