CHAPITRE II
on ne suit guère l'étiquette de Versailles. Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, Charles Doisy , son père et Mariotte : elle ne peut comprendre comment, le jeune militaire étant là , Martine n'y est pas aussi. Elle croit toujours rêver.
— Comment te trouves-tu, pauvrette? reprend le lieutenant des chasses ; bois ce verre d'eau , ça te fera du bien ; c'est le seul cas où l'eau soit bonne à quelque chose; sans quoi, elle ne convient qu'aux carpes et aux anguilles, n'est-ce pas, camarade?
Sans s'apercevoir de l'effet que ce terrible mot d'anguille produit sur la malade :
— Tu ne t'attendais pas à la visite qui t'arrive? poursuit le père.
— Que si fait , not' maître , interrompt la vieille servante.
— Comment ! vous saviez que je vous ramènerais un beau garçon ?
— Tout d'même !
—Et saviez-vous qu'il partagerait notre diner?
— Nous l'savions itou; l'chapon est jà devant l'fec.
— Bah!... est-ce vrai, Adèle?
— Oui, mon père.
— Le diable s'en est donc mêlé? car nous
n'avons rencontré âme qui vive depuis que la proposition est faite et acceptée.
— Par ma fi ! père Hubert voit de loin et entend de même, dit Mariotte.
— Quoi ! c'est ce damné rouisseur qui vous a dit...?
— Parbleu ! camarade , vous rappelez-vous, tandis que nous étions à nos panneaux , cette touffe de fougère qui remuait seule au milieu d'une broussaille? Je croyais à un marcassin ; je parie maintenant que c'est ce vieux chien de braconnier qui était là à tendre ses lacets.
— Père Hubert braconnier ! père Hubert des lacets î sainte Vierge , ma patronne ! s'écria la servante d'un air de révolte ; lui s'eschiver, se tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher dans l'air sur une escoube ou sur des émolettes !
— Oui, mais s'il ne voyage pas, comme tu le dis, sur un balai ou sur des pincettes, c'est que probablement il n'a pas encore trouvé le moyen de se rendre invisible et qu'il craint un coup de fusil : c'est pour cela qu'il se cache.
— Jésus !
— Allons, tais-toi , vieille folle; retourne à la cuisine, et si tu t'avises encore de parler devant ma fille de pareilles sottises, je te chasse