‹ L'esclave du pacha;Chapitre 71 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

blement honneur au repas qu'il avait préparé pour son bote.

Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux et la boîte de couleurs qu'il avait apportés avec lai , et la séance commença, avec une entière bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. Comme les peintres doivent toujours un récit quelconque au patient qu'ils tiennent sous leur pinceau , ne fût-ce que pour le tenir en éveil , Doisy se prit lui-même pour sujet de l'histoire qu'il avait à raconter. Il en vint à parler du temps de sa première jeunesse, de sa mère, des jeux de son enfance, et comment il s'était épris de l'art de la peinture , et de son exil à Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous silence les consolations qu'il y avait reçues ; il dit ensuite pourquoi son père voulant le contraindre à entrer en qualité de commis chez un financier, il avait préféré se faire soldat.

En écoutant ces demi-confidences qui semblaient établir entre eux des rapports d'intimité, ma grand'tante avait sur les lèvres ce sourire ineffable que le peintre avait habilement su saisir et qui m'avait tant charmé dans son portrait.

Ce portrait qu'il achevait, c'était celui-là que

176 HISTOIRE DE MA. GRAND'tANTE.

je devais retrouver un jour dans les mansardes de la maison de mon père.

Mais qu'éprouvait donc auprès d'Adèle Dampierre ce jeune hussard de Berchiny, dont jusque-là les sentiments étaient restés comme dans une sorte d'admiration silencieuse? Charles Doisy n'avait pu voir Adèle sans s'éprendre de sa beauté, de sa candeur; tout en elle, jusqu'à son aventure de la pêche aux anguilles, jusqu'à ses spasmes de pudeur ou d'effroi , lui apparaissait, dans son admiration d'artiste, étrange et charmant. Mais elle était encore si jeune! Comment aurait-il osé lui parler d'amour? Puis, il aimait aussi Martine... d'une autre façon, oui, mais il l'aimait.

A son âge , est-il sans exemple de se sentir dans le cœur deux cordes vibrantes à la fois? Bien d'autres, parmi les artistes, parmi les hussards surtout, ont eu des claviers plus complets. Puis encore, il faut bien le dire, Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie . Il avait peur de Martine ! Il tremblait d'avance à l'idée de ses pleurs, de sa jalousie, de son désespoir. Croyant d'autant plus à son amour , qu'elle n'avait rien négligé pour l'en convaincre, il se regardait comme en-

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