CHAPITRE III
Dans ce moment, par un coup de la Providence, la foule s'ouvre en deux ; tous les promeneurs s'arrêtent, tous les hommes se courbent, toutes les femmes font la révérence. C'est madame de Pompadour qui passe, entourée d'un brillant état-major de courtisans, parmi lesquels Adèle n'en dislingue qu'un seul, l'ami de son père, le brave capitaine Pardaillan.
Sans se donner le temps de remercier le gros monsieur de ses bonnes intentions, elle s'élance dans cette roule qui vient de s'élargir devant elle et se dirige vers son premier guide.
Le capitaine avait résolument abordé la marquise a chacune de ses stations. Il lui avait adressé ses compliments, essayant de leur faire servir d'enveloppe à sa grande affaire, celle du brevet d'officier, qu'il trouvait moyen de glisser à travers ses lieux communs de politesse. La marquise lui avait souri, lui avait répondu, mais vaguement, sans lui prêter autrement attention, sans le reconnaître, sans le comprendre, à peu près comme Dampierre avec son vin de Roussillon.
Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait déborder dans l'escorte ; il perdait du terrain, quand madame de Pompadour poussa tout à coup un cri perçant.
L'exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une occasion qui se présentait de se rapprocher d'elle. Il le tentait, lorsqu'il se sentit arrêté dans son élan.
Adèle venait de le rejoindre.
En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la favorite? Il n'y songeait plus et se disposait à s'éloigner, ajournant encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans, faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit
prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour , qui venait de faire subitement volte-face, lui adresser un geste en|l'interpellant :
— Eh bien ! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu'êtes-vous devenu? N'avons-nous pas à causer encore?
On s'écarta d'eux aussitôt, on leur fit place, tout en s'étonnant de voir la royale tutrice , la gouvernante maîtresse, porter l'esprit des affaires jusque dans des réunions de fête.
Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le reste gravita respectueusement à distance.
Celle-ci reprit alors :
— Je me rappelle parfaitement ce dont il s'agit, monsieur : ne vous ai-je pas même à ce sujet accordé une audience? C'est pour les cadres d'un nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former, n'est-il pas vrai ?
Et tandis qu'elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables, tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d'attention qu'auparavant, tenait ses yeux fixement attachés sur la jeune