CHAPITRE IV
La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d'Adèle.
— Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui, efface-la de ta mémoire ; qu'il n'en soit plus question ! Entends-tu? Jamais ! jamais !
Il prit sa fille entre ses bras , lui baisa les yeux, la recommanda aux soins de Mariotte, monta à cheval et partit.
Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de Charles , et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu'un sens positif, quand tout enfin a semblé concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa croyance, cette croyance, elle la repousse.
A son âge, on voit l'espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts.
— Lorsque j'ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s'il a paru y prêter at-
tention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd'hui devant un résultat qu'il devaitprévoir? Puis, en quoi cela pouvait-il l'obliger à s'éloigner d'ici, et pour plusieurs jours? Cependant il m'a dit de l'oublier... « Mort ! mort ! » s'est-il écrié. Qui donc est mort, si ce n'est lui? Oh! la lettre , cette lettre seule pourrait me dire toute la vérité !
Cette lettre , elle la cherche, pensant que , dans sa précipitation, son père a peut-être négligé de la garder et de l'emporter avec lui; mais elle ne la trouve pas.
Elle songe alors à Mariotte ; peut-être aussi son père, au moment du départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n'a-t-il pas craint de s'expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde, laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur.
— Ecoutez, not' demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi s'entretenir en grand'crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari de sa navrure, n'y a plus de danger ; alors, tenez-vous coie ; s'il est défunt, n'y a plus de remède; à quoi bon larmoyer? Ne devons-nous mie chacun itou en faire autant? Vous duit-il tout savoir au certain, pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite? A la bonne