‹ L'escole des femmesChapitre 39 sur 49 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

CHRISALDE, ARNOLPHE.

ET bien souperons-nous auant la promenade ?

ARNOLPHE

Non, ie ieusne ce soir.

CHRISALDE.

D'où vient cette boutade ?

ARNOLPHE

De grâce excusez moy, i'ay quelqu'autre embarras.

CHRISALDE.

Vostre hymen résolu ne se fera-t'il pas ?

ARNOLPHE

C'est trop s'inquiéter des affaires des autres.

CHRISALDE.

Oh,oh,si brusquement? quels chagrins sont les vostres? Seroit-il point, compère, à vostre passion, Arriué quelque peu de tribulation ?

le le iurerois presque à voir vostre visage.

ARNOLPHE

Quoy qu'il m'arriue, au moins, auray-ie l'auantage, De ne pas ressembler à de certaines gens, Qui souffrent doucement l'approche des galans.

CHRISALDE.

C'est vn estrange fait qu'auec tant de lumières, Vous vous effarouchiez tousiours sur ces matières ; Qu'en cela vous mettiez le souuerain bon-heur, Et ne concernez point au monde d'autre honneur. Estre auare, brutal, fourbe, meschant et lasche, N'est lien à vostre auis auprès de cette tache; Et de quelque façon qu'on puisse auoir vescu. On est homme d'honneur quand on n'est point cOcu. A le bien prendre, au fond, pourquoy voulez-vous croire. Que de ce cas fortuit dépende nostre gloire ? Et qu'vne ame bien née ait à se reprocher, L'iniustice d'vn mal qu'on ne peut empescher. Pourquoy voulez-vous, dis-ie, en prenant vne femme, Qu'on soit digne à son choix de louange ou deblasitie, Et qu'on s'aille former vn monstre plein d'effroy, De l'affront que nous fait son manquement de foy? Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage, Se faire en galand homme vne plus douce image, Que des coups du hazard aucun n'estant garant, Cet accident de soy doit estre indifferend ; Et qu'enfin tout le mal, quoy que le monde glose. N'est que dans la façon de receuoir la chose. Et pour se bien conduire en ces diffîcultez, 11 y faut comme en tout fuir les extremitez; N'imiter pas ces gens vn peu trop débonnaires,

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Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires;

De leurs femmes tousiours vont citant les galans;

Kn font par tout l'éloge, et prosnent leurs talens ;

Témoignent auec eux d'estroites simpathies ;

Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties;

Et font qu'auec raison les gens sont estonnez,

De voir leur hardiesse à montrer là leur nez.

Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable :

Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable.

Si ie n'approuue pas ces amis des galans,

le ne suis pas aussi pour ces gens turbulens.

Dont rimprudent chagrin qui tempeste et qui gronde,

Attire au bruit qu'il fait, les yeux de tout le monde;

Et qui par cet éclat semblent ne pas vouloir

Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuuent auoir.

Entre ces deux partis, il en est vn honneste.

Où dans l'occasion l'homme prudent s'arreste.

Et quand on le sçait prendre on n'a point à rougir,

Du pis dont vne femme auec nous puisse agir.

Quoy qu'on en puisse dire, enfin, le cocuage

Sous des traits moins affreux aisément s'enuisage;

Et, comme ie vous dis, toute l'habilité ,

Ne va qu'à le sçauoir tourner. du bon costé.

ARNOLPHE

Apres ce beau discours, toute la confrairie Doit vn remercîment à vostre Seigneurie ; Kt quiconque voudra vous entendre parler.

Montrera de la ioye à s'y voir enroller.

CHRISALDE.

le ne dis pas cela, car c*est ce que ie blasme : Mais comme c*est le sort qui nous donne vne femme, le dis que Ton doit faire ainsi qu'au ieu de dez , Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, Il faut jpûer d'adresse, et d'vne ame réduite, Corrigef le hazard par la bonne conduite.

COMEDIE. 8i

ARNOLPHE

C*est à dire dormir, et manger tousiours bien, Et se persuader que tout cela n*est rien.

Vous pensez vous mocquer : mais à ne vous rien feindre, Dans le monde ie voy cent choses plus à craindre , Et dont ie me ferois vn bien plus grand mal-heur, Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez- vous qu'à choisir de deux choses prescrites, le n*aimasse pas mieux estre ce que vous dites, Que de me voir mary de ces femmes de bien, Dont la mauuaise humeur fait vn procez sur rien : Ces dragons de vertu, ces honnestes Diablesses, Se retranchant tousiours sur leurs sages prouesses, Qui pour vn petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traitef les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous estre fidelles, Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles. Encor vn coup Compère, apprenez qu'en etfect, Le Cocuage n'est que ce que l'on le fait, Qu'on peut le souhaitter pour de certaines causes, Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.

ARNOLPHE

Si vous estes d'humeur à vous en contenter.

Quant à moy ce n'est pas la mienne d'en tâter ; Et plûtost que subir vne telle auanture....

CHRISALDE.

Mon Dieu ne jurez point de peur d'estre parjure. Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, Et l'on ne prendra pas vostre auis là dessus.

ARNOLPHE

Moyl ie serois coeur

CHRISALDE.

Vous voila bien malade.

Mille gens le sont bien sans vous faire brauade;

Qui de mîney de cœur^ de biens, et de maison. Ne feroient auec vous nulle comparaison.

Et moj, ie n'en voudrois auec eux faire aucune. Mais cette raillerie en vn mot m'importune :

Brisons-là, s'il vous plaist.

CHRISALDE.

Vous estes en courroux :

Nous en sçaurons la cause : Adieu souuenez-vous, Quoj que sur ce sujet vostre honneur vous inspire, Q|ie c'est estre à deroj ce que Ton vient de dire, Q.ue de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.

ARNOLPHE

Moy, ie le jure encore, et ie vais de ce pas. Contre cet accident trouuer vn bon remède.

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