‹ L'escoufle;Chapitre 13 sur 49 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

reprendre aussitôt qu'il aurait abattu sa proie. Le faucon part et abat un escoufle. Guillaume survient, sépare les deux oiseaux, remet le faucon au maître fauconnier, et, saisissant l'escoufle, il lui ouvre le corps avec ses doigts, lui arrache le cœur et le mange; puis, devant ses compagnons ébahis, il remonte à cheval, et revient portant du feu dans un pot qu'une vieille femme lui avait prêté. Il fait alors un brasier avec de la paille et des morceaux de bois sec, il dépèce l'escoufle, le brûle, en éparpille les cendres. Cela fait, il se frappe du poing et s'arrache les cheveux en criant : « Es- « coufle, sois maudit! La douleur dont je souffre me vient « de votre race. C'est par l'outrage de l'un de vous que j'ai « perdu mon amie! » A peine avait-il prononcé ces mots qu'il eut honte d'avoir ainsi parlé devant les fauconniers. Il remonta à cheval, les reconduisit jusqu'au château et prit congé, s'excusant de ne pouvoir accepter le souper qu'ils lui offraient (v. 7001).

Le comte de Saint-Gilles avait coutume de se rendre presque tous les soirs dans la chambre des pucelles de sa femme, pour y manger son fruit. Ce soir là, il y était venu avec la comtesse et ses gens. Il avait ôté ses vêtements, sauf ses braies, pour se mieux gratter. Aelis lui avait passé un surcot, pour qu'il n'eût pas froid, et il était étendu auprès du feu, la tête sur les genoux de la jeune fille, attendant que son fruit fût cuit. Il lui souvînt de ses fauconniers, et il fit venir leur chef pour avoir des nouvelles de la chasse. Celui-ci se rendit auprès du comte, qui était toujours dans les bras d'Aelis, et lui conta la scène dont il venait d'être témoin. Le comte demanda le nom du jeune homme. — « Guillaume », répondit le fauconnier. Aelis pensa à son ami perdu ; elle eut une crise de larmes et s'éloigna pour pleurer. Mais la comtesse la ramena. Le comte cependant fit venir le jeune homme pour entendre de sa bouche son histoire. Celui-ci se présenta, mit son manteau à terre ', salua en

1. C'est une règle d'étiquette qui est constante au moyen âge.

homme bien élevé le comte et la comtesse, et, après quelque hésitation, commença le récit de ses aventures. Aelisle regardait attentivement, et toutefois ne le reconnut pas d'abord, ni lui elle. Cependant, à mesure qu'il avançait dans son récit, elle se sentait une furieuse envie de se jeter à son cou. « Mais, » se disait-elle, « il répète peut-être une histoire « qu'il aura entendue. » Tous cependant le regardaient avec curiosité, comme un loup blanc (760g). Mais, lorsqu'il en vint à conter comment Aelis lui avait donné l'anneau près de Toul, et comment l'escoufle le lui avait enlevé, la jeune fille ne put se contenir plus longtemps et se jeta dans ses bras. « C'est un grand honneur que Dieu nous a fait ! » dit la comtesse. — « Et l'anneau? » demanda la jeune fille. — « Dame, » répondit Guillaume, « j'ai souffert bien des « misères, mais pour rien je n'aurais voulu m'en défaire. » Et il lui montra l'aumônière cousue dans la ceinture de ses braies. Tout le monde s'embrasse. On réveille les habitants, on illumine et on passe la nuit en danses. Quant aux deux amants, ils étaient plus heureux que ne furent jamais Tristan et Iseut (7822).

Guillaume prit congé de son maître, qui lui accorda en riant la permission de rester auprès de sa belle pour lui frotter les pieds. Le comte et la comtesse firent de leurs mains le lit d' Aelis. Celui de Guillaume n'était pas loin. Comment passèrent-ils le reste de la nuit? je n'en sais rien. Quand on a froid et qu'on est près du feu, on se chauffe volontiers, et d'un lit à l'autre il n'y avait que la largeur d'une planche. Aelis n'avait qu'un tour de hanche à faire pour se glisser près de son ami (v. 7883).

Le lendemain le comte convoqua ses hommes à une cour

Fr. Michel a rassemblé quelques témoignages sur cet usage dans les notes de sa préface au poème de Floriant et Florete (Edimbourg, imprimé pour le Roxburghe Club), p. lvij. On peut y ajouter le passage de Guillaume de Dole (w. 970 et suiv.), relevé par M. Servois dans une note de sa préface (p. xj). Cf. aussi Joufrois, v. 275-6.

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