XII INTRODUCTION
comprit bien qu'elle était partie avec Guillaume, et se repentit trop tard d'avoir manqué à sa parole. On envoya des hommes à la suite des fugitifs : les uns se dirigèrent vers Gênes où Guillaume avait été élevé, les autres vers la Pouille et la Sicile, d'autres vers la Grèce l et la Calabre, mais les recherches furent vaines, car les enfants avaient pris le chemin de Normandie 2 (v. 4227).
Ceux-ci, du reste, voyageaient avec beaucoup de prudence, prenant logement en des endroits détournés, faisant préparer le soir des pâtés et des viandes froides, qu'ils mangeaient le lendemain dans les champs (v. 4267).
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la Montjoie de Toul, en Lorraine. Le lieu était si beau et de si riche apparence qu'Aelis proposa d'y prendre logis de bonne heure. Toutefois les deux amants s'arrêtèrent auprès d'une fontaine pour y prendre leur repas. La jeune fille, qui avait chaud, mit sa main à son sein, et y sentit l'aumônière qu'elle avait pendue à son col et à laquelle elle n'avait plus pensé. Elle la détacha, et, tirant l'anneau qui s'y trouvait, elle le donna à Guillaume comme gage d'amour. Jamais fille d'empereur n'avait fait don si beau ni si riche. Le jeune homme l'admira beaucoup, puis, voyant qu'Aelis avait envie de dormir, il remit l'anneau dans l'aumônière (il eût mieux fait de le mettre à son doigt!), la laissant près de lui, et se plaça de manière à faire ombre à sa bien-aimée tandis qu'elle dormait (v. 4641 1.
Mais voici qu'un escoufle (milan), qui planait dans les airs, vit l'aumônière rouge, et, la prenant pour un morceau de chair, fondit dessus et la saisit dans ses serres. Guillaume s'en aperçut aussitôt : sautant sur son mulet, il se mit à la poursuite de l'oiseau, le chassant d'arbre en arbre (v. 4643).
Cependant Aelis s'était éveillée. Elle fut effrayée de ne
1. La pariie de l'Italie méridionale qui était habitée par des populations grecques. Voy. à ce sujet Romania, XIV, 70.
2. En passant par le Piémont et le Val d'Aoste; mais une partie de la route était celle qui menait à Gènes.
plus voir Guillaume. Elle pensa d'abord qu'il avait été enlevé par des hommes envoyés à sa recherche par son père; mais alors comment l'eût-on laissée et comment n'avait-elle entendu aucun bruit? Elle en arriva donc à se figurer qu'il l'avait abandonnée pour se rendre seul en Normandie. Elle se pâma de douleur. Un jeune homme qui passait la fit revenir à elle, en l'éventant du pan de sa chemise r, et l'aida à monter sur son mulet. Elle se dirigea vers la cité, pleurant et priant saint Julien de lui trouver bon logis 2. Elle rencontra une jeune fille qui allait chercher de l'eau à un puits et lui demanda de l'héberger pour la nuit. Celle-ci, qui avait bien deviné en Aelis une personne de haut lignage, s'excusa d'abord sur la pauvreté de sa maison ; elle finit pourtant par l'amener dans le logis misérable où elle vivait avec sa mère. On mit le mulet dans la grange, et, comme les deux femmes n'avaient ni denier ni maille, Aelis leur donna, sans compter, de l'argent pour acheter à souper (v. 5044).
Guillaume, cependant, pourchassait toujours l'escoufle, qui, s'étant enfin aperçu que l'aumônière n'était pas un morceau de viande, se décida à la lâcher. Tout joyeux, Guillaume revint en grande hâte au pré où il avait laissé son amie, mais il ne l'y trouva plus. Vainement il regarda de tout côté. Dans son désespoir il s'arrachait les cheveux et se frappait du poing. S'imaginant qu'elle avait été enlevée par les émissaires du roi des Romains, il reprit le chemin qu'il avait parcouru avec elle, la demandant à tous ceux qu'il rencontrait sur la route (v. 52 11).
Pendant ce temps Aelis était à Toul. Elle se fit un lit avec
1. Le pan de la chemise servait à plusieurs des usages auxquels nous employons le mouchoir. Au v. 6282 nous voyons Guillaume, qui vient de reconnaître le mulet de sa bien aimée, essuyer les yeux de ce quadrupède avec le pan de sa chemise.
2. Le patron des voyageurs. Sur la prière qu'on lui adressait en pareil cas, voy. Romania, XI, 5yy.