‹ L'espadon satyrique. Première éd. critique, d'après l'éd. originale de 1619, avec une pref. une bibliographie, un glossaire, des variantes et des notesChapitre 36 sur 54 · L'IMPORTUNITÉ A UNE DAMOISELLE · texte numérisé non relu

L'IMPORTUNITÉ A UNE DAMOISELLE

Satijre IV (i)

J'allois, un de ces jours, en g-uise d'un cadet, Quoy que je sois l'aisné, sur un petit bidet, Lequel, ne pesant pas un double Richetale, Ne ressembioit Bavard, Rag-ot, ne Bucephale, Ains, moins outrccuidé qu'un Coursier, qu'un Genêt, S'appeloitj en un mot, marlyre de Guinet.

Cheval qui mesprisoit caveçons et gourmettes, Et ne para jamais repolons ny courbettes, Cassé cent fois du basl, qui ne craint l'esperon Non plus qu'un démentir : tout ainsi qu'un larron Qui, desja desniant, n'a point d'autre espérance, (2) Apres cent coups de fouets, sinon en la potence. Ainsi, las! ce Bidet n'a point d'autre confort. Et, tant il est martyre, il voudroit estre mort, Son cuir maroquiné jette à la voirie,

(i) L'Espadon, Lyon, 1619 et éditions successives. Reproduite dans les Délices Satyriqucs «ic 1G20 et dans la Quint-Essence Satyrique, de 1622.

(2) Correction. Tous les textes :

Qui, desja des mille ans, n'a point d'autre espérance,

11 est visible que l'auteur a voulu dire que le larron, dès qu'il commence à mentir, à nier pour sa défense, n'ig'nore pas. cependant , que ses efforts sont superflus, qu'il n'échappera pas à la justice.

42 l'espadon satyriqiie

Car son maislre, qui est une juste furie, Ne considère pas que c'est un cheval doux, Débonnaire et bénin, qui mesprise les coups. Qui va pedetentim (3), et qui est si peu traistre. Qu'il renverse devant que renverser son maistre ; Qu'il est poussif, hargneux, malandreus, farcineus; Qu'il voudroit volontiers, d'autant qu'il est g-outeus. Se retirer de cour, et, paisible en l'estable. Au monde renoncer, à la chair, et au diable.

J'alois doncques faisant, à part moy discourant.

Sur ce petit Bidet le Chevalier errant.

Quand, passant par la rue, au devant d'une porte.

Où l'amour sans Bidet sur le cœur me transporte.

Ne désirant rien tant que de voir les beaux yeux

D'une belle qui est le miracle des cieux,

L'abreg-é des beautez, et le plus cher ouvrage

Que nature aye fait en terme d'un visage.

J'appelle un gros valet, et luy dis : « Mon fîdel,

Dy moy, Madamoiselle est-elle à son hostel ? »

Ce grossier me respond, sans « Je vay voir, messire >' : (4)

« Monsieur, entrez dedans. » Et moy, qui ne désire

Rien tant qu'entrer dedans, pour avoir ce bon heur

(3) C'est-à-dire pied à pied, tout doucement. Pris à Mathurio Reg:nier. Sat. X. v. 217 :

Marchaut pedetentim, s'en vint jusques à moy,

Régnier emprunta ce mot au portrait du pédant, de Caporali, Tercet 38 :

Pedetentim s'accosta al dotto Scrinio.

(4) Correction. Tous les textes :

Ce grossier me respond, sans « je vay voir » me dire :

DE CLAUDE d'eSTERNOD 43

De pouvoir adorer ce miracle d'honneur, Ce Phœnix des beautez, des belles la plus belle, J'entre tout aussi-tost : « A vous, Madamoiselle, Et vostre compagnie!.. » Et, en cet entregent, Tout le monde se levé, et, réciproquement, L'on me rend mon bon-jour avec ma révérence.

— « Hé bien ! comment (luy dy-je), en effect, quand je pense.

Il y a dix mille ans que je n'eus cest honneur

De te baiser les mains! Je suis ton serviteur.

Et tout entier, mon cœur, je te pry de le croire.

Par ma foy ! je ne peux ores manger ny boire.

Tant je suis enyvré d'une telle beauté !

Ma belle, baise-moy. Hé! que de cruauté!

Quand l'on parle d'amour, vous faites tant la fine ;

L'on ne s'ose frotter contre vostre estamine !

Hé quoy ! vous me morguez ?» — « Il n'y a pas de quoy.

Repart ceste cruelle. Il est vray, par ma foy !

Vous me desobligez, je n'en suis pas à l'aise ;

Vous me desobligez, vous me gastez ma fraise;

Vous n'y avez rien mis? Hé! que cherchez-vous là?

Voyez, je ne prens point de plaisir à cela. (5)

A une autre qu'à moy il faut faire tel conte; (6)

Je suis toute desfaite. Ha ! ma foy I c'est une honte 1 »

(5) Imité par Du Lorens, Satyres, i64(5, XVI :

Te dire en rcchigrnant : « Vous me çastez ma fraise i, Ou : « Vous me chifFonez, vous n'avez rien mis là ; Ma foy, je ne prens point de plaisir à cela. »

(6) Var. (Quint. Sat.) :

A une autre qu'à moy il faut faire un tel conte ;

/i4 l'espadon satyrioue

Et moy, fasché de voir ses beaux yeux en courroux, Qui ne furent jamais que gratieux et doux, (7) Qui portent la douceur, la majesté, la grâce. Comme en leur paradis, sur les traicts de la face, J'en demcuray fâché, et avec un « Sambieu I » (8) Presque je repartis : « Hé bien ! adieu, adieu 1 »

Je ne leur eusse peu d'avantage complaire; Car vous devez sçavoir, pour entendre l'afTaire, Que c'estoit son plaisir et son ambition Que je sortis de là, car la cotation Estoit appareillée avec cérémonie; Maugréant mon entrée et cherchant ma sortie. Et, comme ils desiroyent de bien friper les plats, Se pensant que j'estois gourmand comme ces chats (9) Oui, dans un tourne-main, gripent tout sur la table, Me souhaittoyent alors à tous les mille diable; Que ce que j'estois maigre estoit d'estre affamé; Que n'ayant rien de gras au museau que le né, D'un si grand appétit je pourrois bien repaistre ; (10) Que je les mangerois, défaillant leur mencstre; Que jamais sur le dos je n'eus un bon pourpoin; Que j'estois sans aveine et mon Bidet sans foin ;

(7) Var. (Quint. Sai.) :

Qui me furent jamais que gracieux el doux,

(8) Cf. Rejarnier, Sat. VIII. A. M. L'Abbé de Deaiilieu (L'Importun ou le Fascheux), v. i5 :

Qui brusquement eust dit, avecq' une sangbieu :

(9) Var. [Quint. Sat.) :

Et comme elles dcsiroient de bien frippcr les plats, Se pensans (jue j'estois friant comme les chats

(10) Var. {Quint. Sat.) :

D'un si grand appétit je pourrois en repaistre,

DE CLAUDE d'eSTERNOD l^5

Bref, que j'estois si gloiit, qu'en la meilleur cuisine

Je ferois dans trois jour crier à la famine.

Ainsi l'on souhaittoit bien loin de ce festin

Ce ventre de lévrier, et la dent du mastin.

Et moy, qui ne pensois aux mines, fines mines.

Et qui cherchois plustost cousines que cuisines,

Oui estais altéré d'amour, et non de vin,

Ne pensant nullement à ce pompeux festin,

Je croYois fermement, ne les voyant rien dire,

Que j'estois importun, ne les faisant pas rire;

Que peut-estre j'estois d'un trop maigre entretien.

Que pour les resjouyr je ne leur disois rien.

J'en conte la dessus, je parle autant que quatre ; (i i)

Je leur sonne des vers, je fay de mon folastre ;

Je donne des brocards, je m'appelle coquin ;

Je leur fay les doux yeux, je fay de l'arlequin ;

Je dis le petit mot, en terre je me veautre;

Je veux jouer pour l'une et parier pour l'autre.

Mais tout cela et rien, c'estoit presque tout un :

Je n'estois à la fin qu'un fâcheux importun ;

A rien, en ce temps-la, ne servoyent ces merveilles, (12)

Car le ventre affamé (dit-on) n'a point d'oreilles.

Et je ne pouvois mieux ces Dames resjouyr

Qu'avec bona dies (i3) brusquement m'enfuyr.

(u) Var. (Quinf. Sat.) :

On conte la dessus, je parle autant que quatre ;

(12) Correction. Tous les textes :

Et rien en ce temps-la ne servoyent ces merveilles,

(i3) Cf. Reffnier, Sat. III, v. ii3 :

Pour cent bonadiez s'arrester en la rue,

46 l'espadon satyrioue

Mais Dieu, qui vouloit lors qu'ils fissent pénitences Des péchez véniels qu'ils avoyent fait aux dances, Vouloit, comme ennemy tout contraire à leur bien. Que je fusse importun et que je n'en sceu rien. (i4)

Tantost elle me dit, pour de moy se desfaire :

« Monsieur, n'avez-vous point au monde quelque affaire?

Monsieur, rien ne doit cstre aujourd'huy négligé. »

— « Ma belle (lui dis-je), vous me des-obligé : L'affaire le plus grand que je cherche en ma vie. C'est de ne point quitter si noble compagnie. » Puis elle repliquoit : « Laissez-vous tant de jours Couler, sans visiter le lieu de vos amours? Vous sçavez que l'oubly s'engendre de l'absence. » Je pare à ce coup-là, disant : « Vostre présence M'est si chère, mon cœur, que rien, sinon la mort. Ne m'en peut séparer, tant je vous aime fort! Que je vous quitte? Ha, Dieu! le regret est extrême D'éloigner tant soit peu le sujet que l'on ayme. » Elle, de desespoir, ne sceut que repartir. Car ne me voyant faire aucun vœu de sortir, Elle s'imaginoit, la pauvre Damoiselle, Qu'encor après la mort je serois avec elle.

Cependant, il sembloit que l'heure se passoit De la colation, et que l'on se lassoit (i5)

(i4) Sur les irrégularitcs du subjonctif dans l'ancienne langue, cf. Darmesteter, Cours de Gram. Hisi. 1897, t. IV, i24-i3i.

(i5) Var. {Quint. Snt.) :

De la collation que l'on luy apprestoit,

DE GL.VUDi: d'kSTERNOD 4?

Des cartes et du jeu. Jà desja Marguerite

Me souhaittoit bien loing-, pensant à la marmite;

Natoire, qui de ris vouloit chauffer ses flancs. (lO)

Pour caroler plus droit, eust bien donné six blancs

Pour me bannir de là; et la belle Tienette

Eust voulu ja cent fois voir sa vaisselle nette.

Mais comme la defaicte est d'un pénible accez,

L'on ne sçavoit comment définir le procez,

Car de me dire à dieu il n'estait pas honeste ;

De me prier aussi que je fus de la feste,

On pensoit que jamais je ne dirois que non;

Et puis, avecques-moy j'avois un compag-non,

Un vray ang-oulevent, un fesse-pinte en gueule,

Qui du plus grand moulin digereroit la meule.

Qui n'est point délicat, et n'a accoustunié

Vivre de cler de gru, collis, et consumé :

Furieux en la table, et sans miséricorde,

Qui dévale le vin dans son ventre, sans corde.

Ce fut encore là un des sujets pourquoy

L'on ne nous prie point vouloir mouiller le doy :

Car ces Dames, qui sont molles et délicates.

Des Lyons rugissans craignoyent alors les pâtes,

Elle parloit desjà, pour me faire en aller. De déloger à vespre. Aussi tost, sans parler. Je la prens sous le bras, mais sans cérémonie : « Belle, je vous feray, s'il vous plaist, compagnie :

(16} Var. {Dél. Sat.) :

Naloirc, qui de ris vouloit chausser ses flancs,

On ne dira jamais que je manque au devoir d.

Elle pensa mourir alors de desespoir,

Car, se représentant vaine son entreprise^

Elle s'imaginoit : « S'il s'en vient à l'Eg-lise,

Tousjours il reviendra au log-is avec toy.

Puis, pendant tel séjour, l'on poiirroit bien sans moy

Jouer de la mâchoire et défricher la tartre. » (17)

Si bien que la Cloris, fine comme une Martre,

Se résolut d'user d'une autre invention.

Helas! combien de fois, de pure affection,

Prioit elle son Dieu de la vouloir défaire

De ce sot, qui estoit à son dessein contraire :

« Mon Dieu ! si tu m'acquiers ores la liberté,

Je te voue à jamais pure virg-inité ;

Ne laissant point venir le chat à mon fromage,

Que sous le sauf-conduit d'un loyal mariage.

Mon Dieu ! si tu me fais quitte de ce poltron.

Je te promets de mettre un double dans le tronc.

Je jeusneray trois jours, si d'entre nous tu l'ostes

La veille de Noël, de Pasque, et Pentecoste,

Et promets de te faire, ô Seigneur bon et beau, (18)

La veille des trois Roys, le Roy de mon gâteau ! »

Si bien que le Seigneur promptement délibère D'exaucer son dessein et sa saincte prière.

(17) Var. (Quint. Sai.) :

Jouer de la mâchoire, et dcfrischer la terre.

(18) Var. {Quint. Sut.) :

Et je promets te faire, ô Seigneur bon et beau,

DE CLAUDE d'eSTERNOD 49

Je ne sçay si c'estoit quelque divin esprit

Qui entra dans la chambre, et brusquement luy dit :

« Madamoiselle, or sus! le messager désire

De partir promptement, voulez-vous bien rescrire?(i9)

Il faut qu'il aille encore à cinq lieues d'ici. » (20)

— Ah ! je n'en ay qu'assez, dit-elle, de soucy.

Mais de grâce, monsieur, le voudriez-vous permettre, Que je fis, s'il vous plaist, responce à ceste lettre ?

— Permettre ?(respondis-je) Ah ! n'usez de ce mot. (21) Vous pouvez tout, mon cœur; je m'en iray pluslot,

Si vous ne me prenez pour vostre secrétaire.

— Non, dit-elle, monsieur, c'est un secret afïaire. Grand mercy, je craindrois vous donner trop d'ennuit ; Plus, il faut travailler d'icy jusqu'à minuit ».

Alors, je commençay un peu me prendre garde

Que j'estois importun, car, comme ell' entrelarde

D'un cageolant discours mille divers propos,

Je creus que je troublois (mais trop tard) son repos;

Et, comme je voyois des traicts de commedie,

Je cogneus à l'instant toute sa maladie.

Et moy qui, pour tout l'or de l'Inde et du Peru,

Ne suis point si cruel, lourdaut, et malautru

Que de vouloir donner aucune fascherie

(19) Var. (De/. Sal.) :

De partir promptement, voulez vous pas rescrire?

(20) Var. {Quinl. Sai.) :

Il faut qu'il aille cncor à quatre licuë d'icy.

(21) Texte de la Quint. Sal. Dans la i" édition :

Permettre? (respond-je) Ah ! n'usez de ce mot,

5o l'espadon SATYRIOUE

A celle qui sur moy a toute seig^neurie : (22) Baisant bien humblement les mains à tout chacun, Je cessay par l'adieu d'estre plus importun, Extrêmement fasché d'avoir faict ceste ofTence. Mais, après tout cela, mes amis, je me pense Que tel, pendant le jour, fait à sa Dame ennuit, (23) Qui pourroit luy donner mille plaisirs la nuict. (24)

(22) Var. {Dél. Sai.) :

A celle qui sur moy a toute fascherie :

(23) Var. (Dél. Sat.) :

Mais après tout cela, mes amis, je ne pense Que tel pendant le jour fait sa Dame de nuic

(24) Var. (Quint, sat.) :

Qui pourroit luy donner mille plaisir de nuict,

DE CLAUDE d'ESTERNOD

Page 1