LE JUIF ERRANT
Satyre V (i)
Aymanl l'autre jour à paroistre (2)
Dans le dortoir cl dans le cloistre
De certaines Nonnains sans nom,
Superbe, enfle comme un balon,
Contrefaisant en contenance
Le Balag-ni de nostre France,
Faisant les deux ances d'un pot,
Comme quelque morg-ant Nembrolh,
Quelque Mimas, quelque gros Suisse,
Enflé du vin et du saucisse,
Elles disoyent : « Et qui est-il,
Ce Monsieur qui faict le g^entil,
Oui se dorlotte, qui se g-uinde,
Ne plus ne moins qu'un grand Coq d'Inde,
A qui l'on dit : « Goulu! g-oulul ».
Alors, le bon Seigneur voulu Qu'un médecin, le g-rand Satrape De Galenus et d'Esculape,
(j) L'Espadon, Lyon, 1619 et éditions successives. — Reproduite en 1620 dans les Délices Satyrirjucs.
(2) Texte des Dél. Sat. Dans la i" édition : Aj-manl Taulre jour paroistre.
52 l'espadon satyrioue
Leur respond, me monslrant aux dois : (3) « C'est un Gentil-homme Ilolandois. »
Que je vous donne à tous les diables,
Médecin ! vous contez des fables.
Je me nomme le Juif errant,
Je vay de çà de là courant ;
Mon logis est au bout du monde ;
Tantost je suis en Tresibonde,
Et puis soudain chez le Valon.
Ma teste, aussi, n'est pas de plom,
Car je suis né dessous la lune.
Je vis au soir le Roy de Thune,
Et aujourd'huy le Prestre-Jan, (4)
Et il n'y a pas un quart d'an
Que je vis le Roy de la Chine,
Qui portoit une capeline
En g-uise de vos couvrechef.
Souvent aux pieds faict mal le chef,
Comme le mien, s'il est fantasque ;
Si vous sçaviez qu'est sous mon casque.
Vous sçauriez bien qu'est au cuissard :
Vous y trouveriez un bracmard (5)
Digne de faire un Antichriste.
Mais je ne suis Anabaptiste,
(3) Il faudrait : Lear respondist...
(4) Texte de r.oloj»'no, 1680. Dans la i" édition :
Et aujourd'huy le Prcsle-Jam,
(5) Correction. Dans la i" édition :
Vous y trouveriez un bramard
DE CLA-UDE d'eSTERNOD 53
Je suis Chrestien, lofian'jre à Dieu!
Mon Javelot ny mon Espieu
N'est pas forbi pour votre biche,
Fussiez-vous nobles comme Austriche.
Je cour Vhyver, je cour l'esté,
Je peus dire que j'ay esté, (6)
Non que j'ay leu dans l'autentique
D'une carte g-eographiquc
Que Savoy joint au Dauphiné. (7)
J'ay entremis par tout le né,
Et, leg-er postillon d'Eole,
Couru et l'un et l'autre pôle.
Ne fust qu'un saupiquet d'oignon,
En toutes saulses je suis bon,
Soit au vinaigre, et soit au beure;
Je suis un homme de toute heure.
Ores nouveau, or ancien :
Ma patrie est où je suis bien.
Accommodant, je m'accommode,
Falut-il, à la vieille mode,
M'accommoder du vieil caban
Du g-rand Renaud de Montauban,
De la magie à Melusine,
De l'haussecul à Jaqueline,
De la table du Roy Artus,
Des comédies de Plautus,
(T)) Dans l'édition de Lyon, iC?.6, ce vers est reporté ajrès les qur.tre vers suivants.
(7) Correction. Dans la ;" édition :
Que Savoyc joint au Dauphiné.
De l'arbaleste à Charlemag-ne, (8)
De l'esprit de Merlin Cocag-ne,
Des sottises de Triboulet,
Et du cheval de Pacolet.
Ma uiere ainsi fut mesnagere,
Car d'une vieille mentoniere
Elle faisoit, pour ses garçons,
Cinq ou six paires de chaussons.
Dieu luy pardoin, quoy qui luy cousle : (9)
Cela m'a g-ardé de la goûte,
Et préservé des pieds pourris.
Quand j'eslois laquais à Paris,
Je n'avois pas les pieds d'estoupe,
Avant qu'on eust mangé la soupe
Et qu'on donnast dans le pigeon,
Je revenois ja de Dijon,
Avec le pot de la mouslarde.
Vos fîeres mules. Dieu m'en g-ardel (10)
D'estre monté sur deux basions.
De peser plus de deux testons.
D'avoir les deux pieds en escharpe, (11)
(8) Plaisanterie reuouvelce de Matliurin Reg'Diêr, Sat. X, 204 :
11 portoit l'arbalcslre au bon Roy Charicmagne. Le cabaa de Renaud de !\IontaubaQ rapi)elle, lui aussi, ces vers de la même satire de Réi^-nier (181-182) :
Pour sa robbe, elle fut autre qu'elle n'estolt Alors qu'Albert le Grand aux festes la portoit;
(9) Var. (Dél. Sat.) :
Dieu luy pardoin, quoy qu'il luy cousle!
(10) Var. {Dél. Sat.) :
Vos fièvres mules, Dieu m'en g'arde !
(11) Var. (Lyon, 1O2C) :
D'avoir les deux pieds en escarpe,
D'estre enfermé comme une carpe Dans un estang-, d'estre en prison.
Je jetterois noslre maison Plustost cent fois par la fenestre !
Quoy? Oui voudroit lousjours y eslre?
L'on porteroit lost le bissac, L'on n'entendroit que Iric et trac; « Qui va là? » Pour toute réplique, C'est un courtaut d'une boutique :
(( Monsieur n'est-il pas au logis? »
Un laquais, fin comme Maug^is : (12) « Que voulez-vous que je luy dise? »
— C'est pour payer la marchandise, Ja de dix ans, d'un tafetas.
— Monsieur a dit qu'il n'y est pas.
Brottez du foin de patience, (i3) Monsieur s'en est allé en France, Portant ses jambes sur son col. »
Lors, vous verrez mon pauvre fol, Aussi roug-e qu'une escrevisse.
S'en retourner contre Gallisse, Faisant vœu de n'y plus venir.
Ne me pouvant jamais tenir.
Et se pendroit, en ce discorde.
Si rien ne luy coustoit la corde,
Maugréant l'homme et le crédit :
« Mais bran pour lui, s'il me maudit;
(12) Var. (Lyon, 1C26J :
Un laquais Ht tomme llaugis :
(i3) Correction. Dans les textes :
Bottez du foin de patience,
Sçay-mon ! à ta gorge, Perrelte,
Je ne crains pas un sainct qui pette! »
Voilà comment, si le cheval Fait au fessier un peu de mal. Ces Mercadents, que je déteste, Ne me rompent jamais la teste, Car je les fuy comme la mort, D'autant qu'ils me bonnettent fort.
Vous ne sçavez donc i)as qui paye Tous les Chirurgiens de ma playe.
Mes ponts-levis, mes escarpins.
Mes Advocats, mes Médecins, Mes qui pro quo d'Apolicaires, Mes Procureurs, et mes Notaires, Mes Mareschaux, mes Fourbisseurs, Mes Marchandots, et mes Tailleurs, Mes Regrateurs de quinquenailles, Et million d'autres canailles Que je hay plus que le trespas? (i4) C'est un : « Monsieur icy n'est pas » ; Un : « Monsieur est allé en France » ; Une incertaine cognoissance De la maison du Juif errant.
Un vif argent tousjours courant.
Oui n'est point né dessous Saturne,
(i4) Vers pris à Sigogne, cf. Satyre contre une vieille sorcière Encontre une femme chetive Que je hais plus que le trespas.
DE CLAUDE d'ESTERNOD 5?
Esprit falot, esprit nocturne, Oui n'a Paris tout seul couru, Ainsi que le Moine bouru ; Oui, plus sçavant que Magellane, A veu la mer Mediterrane, Sur un Dauphin, comme Arion ; Oui, plus que Christofle Colon, Et que le Draque fait de course.
S'il a un peu d'argent en bourse ; Car, en ce temps que j'ay dequoy.
Je m'estime plus que le Roy, Et n'est Bâcha de la Turquie Oui meine plus joyeuse vie ; Et, pour vous le dire en un mot, Je ne suis rien qu'un escargot.
Chair ny poisson, tantost femelle Et tantost maslo je m'appelle.
Si vous me dites Bourguignon, Je ne dirai jamais que non; Mais pour bien boire en la taverne lo varli, je suis de Berne ; Pour les postures d'Arelin, Vous me prendriez pour Florentin ; Pour me vanter d'une parole, J'ai le cœur faict à l'Espagnole; Pour attraper quelque garçon.
Cap de bious ! je suis Gascon; Pour asseurer et me dédire, Je suis Normand. Mais las ! le pire C'est d'estrc pauvre,, quelques fois.
Ne plus ne moins qu'un Irlandois,
Que toute nuict garde la Lune, (i5)
Pour penser dire la fortune
Au mauvais riche, ce fin gueu,
Qui a trop de ce que j'ay peu ;
Car la fortune est si marâtre,
Que plustost à quelque folâtre,
A quelque sot, à quelque chien.
Elle fera part de son bien.
Qu'à un brave, qui peut despendre
Le revenu d'un Alexandre,
Et tous les escus possédez
Du roy Crœsus, avec trois dez.
Quand au surplus, pour vous, mes Dames, J'ai mille amours, et mille fiâmes.
Pour ces tétons qui, sans guindau.
Bandent les nerfs de mon corlau ; (i6) Pour ces beaux yeux, que je révère Comme un Poupa faict sa grand mère ; (17) Pour ces beaux teincts pleins de brandons. Que j'ayme plus que les chardons Ne sont aymez, ô douce vie !
Des Rossignols de l'Arcadie.
(i5) Var. {Dél. Sat. ) :
Qui toute nuit garde la Lune,
(16) Var. (Dél. Sat.) :
Bande les nerfs de mon courtau ;
(17) Vers pris à Sigogne; Satyre contre la Vieille Corneille :
Amour, qui la suit en colère,
Comme un poupart fait sa grand'mere,
Var. [Dél. Sat.) :
Comme un Poupart faict sa grand mère ;
DE CLAUDE d'eSTERNOD 69
A un seul mal subject je suis, C'est que, faisant nouveau pays, Je fay aussi nouvelle Dame; Si vous avez donc quelque flamme Pour mon sujet en ce pays, Aymez-moi tandis que j'y suis :
Car, quittant votre demeurance.
Vous chercherez fort ma présence.
Et la voudriez pour mille escus, (i8) Mais vous ne la trouverez plus.
(18) Var. {Dél. Sat.) :
Et le voudriez, pour mille escus,
6o l'espadon satyrique