‹ L'espadon satyrique. Première éd. critique, d'après l'éd. originale de 1619, avec une pref. une bibliographie, un glossaire, des variantes et des notesChapitre 38 sur 54 · LA MORT D'UN PERROQUET QUE LE CHAT MANGEA · texte numérisé non relu

LA MORT D'UN PERROQUET QUE LE CHAT MANGEA

Satyre F/(i)

Laissez-moy, je suis en colère :

Si l'on avoit tué mon Père, Je n'en serois pas plus fasché; Ou si l'on m'avait arraché Par le derrière la mâchoire.

Je ne veux plus manger ny boire, Puisque le petit Perroquet, Lequel faisoit, par son caquet, Son barag-oûin, et sa souplesse, Passer le temps à ma Déesse, Par le carnag-e et l'assassin D'un Marcou cauieleux et fin.

(i) L'Espadon, Lyon, 1919 et ('ditions successives. — Reproduiteen 1620 dans les Délices Satijriques.

Cette charmante pièce est dans le style des Epitaphes que les poètes de la Renaissance se plaisaient à renouveler des petites élégrles de Catulle sur le passereau de Lesbie, d'Ovide, sur le perroquet de Corinne (Am. Liv. H, 6), de Slace, sur le perroquet d'Atedius Melior, etc. D'Esternod ne s'est pas seulement souvenu de YEpiiapfie d'un Chai, des Jeux Rnstlqufs, de la V" Folastrie de Ronsard et de l'Elégie XI de Passerai sur la Mort d'un Moineau, mais encore de la Complainte sur la Mort d'un Perroquet, d'Estienne Forcadcl.

Le Second Livre de la Muse Folastre, iGo3, contient une £'/e^je sur la Mort d'un Perroquet, par Paul de L'Ecluse. Elle est en partie imitée d'Ovide; mais d'Esternod ne lui doit rien.

DE CLAUDE d'eSTEUNOD 6i

A perdu la tant douce vie Dont ma maistresse fut ravie.

Las ! si ce Perroquet mig-nard, Gaillard, raillard, ha^^^urd, paillard, De ses harangues charmeresses.

Enchanteresses, piperesses, Brag-ardelet, mig-nardeleî, Paillardelet, friandelet.

Ne t'a peu rendre pitoyable, 0 chat cruel et implacable I Et t'empescher de le saisir :

Au moins, respectant le plaisir Ou'alloit prenant en ceste heste.

Ores ma belle^ que déteste, (2) Tu ne devois non seulement.

Le laisser vivre doucement.

Mais, en faveur de cette belle, Tousjours faire la senlinelle, Pour empesclier ([u'un autre chat, Quelque souris, ou quelque rat.

Ne fist ny force ny dommage Au Perroquet dedans sa cage.

Et cependant, chat desloyal, C'est vous qui avez faict le mal; C'est la patte, patte assassine, C'est vostre gorge de cuisine.

(2) Correction. Tous les textes :

Ores ma belle, qui déleste L'imprimeur a été trompé par Tapocopo de Vs à la seconde personne. Lire : r/iie tu délestes.

Altérée comme un laquet, Qui a mang-é le Perroquet, Pource qu'un peu, au préalable.

Quand vous montiez dessus la table Pour attraper vostre chaland, Il vous crioit : Friand ! friand !

Tout ainsi comme mamaistresse

Est un Phénix en son espèce,

N'ayant aucune egalilé.

Soit en vertu, soit en beauté,

Ce beau Perroquet, tout de mesrae,

Fut d'une beauté si extrême

Que tout ainsi que mon Soleil

Il ne trouve pas son pareil.

Ce Perroquet, du Ciel l'ouvrage,

Estoit d'un si exquis plumag-e.

Que ny des Pans les aislerons,

Les aig-rettes ny les fleurons

Dont nous parer avons coustume,

N'ég^aloient en rien cette plume,

Plume qui fut d'un si vert ji'ay.

Le plus vert g-ay qu'au mois de May,

Quand les forests sont en verdure.

Nous ayons veu en la nature. (3)

Ah ! mon Dieu 1 quel plaisir c'estoit Quand ce perroquet caquettoit.

(3) D'Esternod transforme d'une manière plus heureuse et plus familière la comparaison d'Ovide :

Tu poteras vindes pennis hebetare smaragdos.

DE CLAUDE d'ESTERNOD G3

Regringotoit, chantoit sans cesse

Aux oreilles de ma maistresse :

« Perroquet, que dit-on du Roy? » (A)

Vrayement, Perroquet, je croy

Que beaucoup d'ames paresseuses,

Letharg-iques, peu curieuses.

Ne s'informeront comme toy

De leur Seigneur ny de leur Roy !

Mais toy, comme oyseau de police,

Ou de finance, ou de justice.

Tu t'informois tousjours chez toy :

« Perroquet, que dit-on du Roy? »

Au surplus, il estoit semblable A ce chetif et misérable Qui, gonflé d'amour et d'ennuit, Souspire pour vous jour et nuict ; Car, si sa chair estoit couverte D'une livrée qui fut verte.

Je suis aussi un verd vestu ; Que si son bec jaune pointu Nous deguoisoit mille harangues, (5) J'ay tout ainsi le don des langues.

Et plus que luy j'ay de caquet; Que si ce mignard Perroquet

(4) Cf. Estiennc Forcadel, Œuv. Poël., Paris 1075, Complainte sur la Mort d'un perroquet, p. lyâ :

Il vollilloil, criant, holla,

Oui frappe l'huis? vive lo Roy !

(5) Var. {Dél. Sat.) :

Nous deguisoit mille harangues.

G4 l'espadon satyrique

Eut sa crelle jadis pourprine, (6) De couleur rouge incarnadine, Mon pennache est incarnadin ; Que s'il ne fut pas assez fin Pour se munir contre l'outrage Qu'a faict le chat à son fromag-e, Tout de mesme, aussi, je n'ay pas Tant de ruses ny de ducas Pour me munir et me défendre Contre un Rival qui me veut prendre.

Voilà donc, Perroquet mignon, Comme je suis ton compaignon, Et que ta mort est le presag-e, Bien tost, de mon futur dommage.

Or, il ne me souciroit pas D'un si cruel et fier trespas, Ny d'un esclandre si funeste Qui doit tomber dessus ma teste.

Si, après (jue je seray morl.

Comme je suis (idel consorl, En faveur de la couleur verte, Cher Perroquet, de vostre perte, Ma belle pleure it mon esmoy,.

Comme elle fit, mignon, pour toy,

(6) Texte des Dél. Sat. Dans la première édition :

Eut sa cretle jadis poupine, Ovide ni Catulle ne parlant de crête, d'Esternod s'est inspiré de ce vers de Passerat :

Adonc vous l'eussiez veu crouller la rouge creste

Attachée au sommet de sa petite teste.

DE CLAUDE d'ESTERNOD 65

Alors que, toute eschevelée, De larmes la face mouillée, Cherchant le chat et sou butin, Elle pleura tout un matin.

Menaçant mille fois d'occire Le chat, qui n'en fait que se rire, Et qui s'en va toujours son train.

Apres avoir le ventre plein.

Mais que cent fois, hclas! je meure.

Je n'ay pas peur qu'elle me pleure, Ny d'estre d'elle regretté, Comme en ta mort tu as eslé ; Et c'est pourquoy, petit folastre.

Tu es heureux en ton desastre.

Ayant au moins ce reconfort Que ta belle pleure ta mort.

Sans que tu ais pleuré pour elle.

Et neantmoins, son plus lidelle Patiente, tous les beaux jours, Dix mille morts pour ses amours ; Et cependant, ccste cruelle Oui le meurtrit et l'ensorcelle, N'en jetteroit la g-oute d'eau.

Et se meurt bien [)our un oiseau.

Mais de l'oiseau c'est le mérite

Oui fait jetter cette eau bénite

Par ses beaux yeux, flambeaux des deux.

Las ! falloit-il, ditles, (V Dieux,

Qu'un Perroquet, la mig-nardise,

Le passetemps, la g-ailiardise,

66 l'espadon SATYRiyUE

De ces beaux yeux, yeux immortels, (7)

Dont je révère les autels,

Fust le butin, et fust la proye.

Et le g"ibier, et la lamproye,

De ce Mitoiiin mitoûard (8)

Qui a ainsi maniL,'-é le lard?

Qu'à tout jamais, en contrechang-e.

Chat Gannelon, que tu ne mange

Taupe, Belette, ny Souris,

Qui ne t'estrang-le, l'ayant pris;

Que le Choucas, l'Hibou, la Chouë,

Tire tes yeux hors de la joue ;

Que tu ne trouve rien de bon

Oui ne te soit mortel poison ;

Que te fuye la chate chaude.

Quand l'amour fait quf3 tu miaude;

Que les sorciers, dans le sabat.

Ne prennent plus forme de chat ;

Qu'il te tombe sur le pellag-e

Quatre escuelles de chaud potag-e ;

Que de tous les garde-manirer

Tu sois banny comme estrang-er ;

Que tu meures de la gratelle; (9)

(7) Var. (Lyon, 1G26) :

De ces beaux yeux immortels,

(8) Cf. Du Bellay, Jeux Rustiques : Epitaphe d'an chat :

Ainsi le petit milouard JS'cntra jamais en matouard.

Voyez Glossaire.

(9) Cf. Pierre de Ronsard. Livret de Folastries (Bibl. des Curieux', 1920), Folast. V, p. 40 :

Ton nez camard et tes çros yeux, Meriloienl bien de luire aux cieux,

DE CLAUDE d'eSTERNOD 67

Que tu n'ailles jamais en celle, N'apres disné, n'apres soupe; Que lu sois tousjours constipé; Que si, quelque jour, tu fiante Le Perroquet que je lamente, Tu fiente, d'un mesme coup, (lo) Tes infâmes boyaux de loup, A fin que Dieu, voyant ce crime, Un sacrileg-e, que j'estime Plus que de lèse majesté, Une semblable cruauté, Au temps présent abominable, Au temps passé tant exécrable, Horreur des siècles à venir, Ne demeure sans te punir !

Mais en lieu d'uue gloire telle

Une dernançeante gratelle.

Une founnilliere de poux,

l'n camp de puces et de loups,

La race, le farcin, la laiçne,

Un dogue afamé de Brelaigne,

Jusque aux oz le puissent manger.

Guy de Tours, dans ses Meslanges, à la suite des Souspirs Amoureii.r (La Description de Bisloquet, mon Chien; éd. des Œuvres, Wilhem, 1878, II, 85) a repris le vers de Ronsard tout entier :

Jamais ne tombe sur ta leste

Aucun mèchef et loing de toy

Tousjours soit le fâcheux esmoy

D'une démangeante gratelle !

(10) Var. (Lyon, 1626) :

Te flenlc, d'un mesme coup,

68 l'espadon satyrioue

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