LE SOUFFLET QUI ENFLA LA JOUÉ
Satyre IX (i)
En me traictant comme un valet, Vous me donnasles un soufflet, Qui m'a si fort enflé la joue Que malgré moy j'en fay la moue; La marque est noire en marroquin, Je tords le nez comme arlequin, J'enfle la gorg-e, qui dégoûte Comme un joueur de saqueboute, Ou un trompette, ou un cleron, Qui au g'ibet meine un larron.
Si l'autre joue estoit semblable, Patience ; mais c'est le diable Que d'un coslé, tant seulement, Vous m'avez faict enfler la dent.
Si que je fais une morg-uette.
Tout ainsi que tante Laurette,
Qui tord le g-roin comme un pourceau,
Tordant le fil de son fuseau,
(i) L'Espadon, Lyon, 1619 et éditions successives. Reproduite en 1620 dans les Délices Satyriqiies. L'édition de Lyon, 1626, indique par erreur : Satyre vi.
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Crachant, bavant sur sa filasse, Comme au printemps une limasse.
Ainsi ma dent bave la nuict, Tout ainsi que d'un œuf mal cuit L'on épure dans la saussoire, (2) Sauf le moyeuf, toute la glaire.
Or, d'un costé je suis enflé Comme un halon qu'on a soufflé Pour en prendre de l'exercice, Refaict ainsi qu'un cul de Suisse ; De l'autre part, je suis plus sec Que la table d'un vieil rebec.
Plus corosif que n'est l'episse, Mal poli comme rigalisse, Comme un crapaud hors du maret.
Et bref, un vray hareng- soret.
Si qu'on feroit, dans un village.
D'un sac de doux plus gras potage.
Voila comment vous me traicté, Crotté rii yver, poudreux l'esté ; Voilà comment, i^etite chate, Friandetle, petite ingrate.
Vous mignardez vos bons amis !
Vous me direz (|u'il est permis.
En m'objeclant, pour repartie.
Que (]ui bien ayme bien chastie.
Mais ce n'est point la vérité :
Ce n'est amour, ains cruauté,
(2) Prononcer : saussouëre.
Oui vous fait, dame Fredeg-onde, Talotiser sur tout le monde.
Dans l'oreille, plustost, des chats, Iront nicher, souris et rats, L'ag"nean naistra de quelque louve. Avant qu'amour dans vous se trouve.
Comme Genève, et Amsterdam, Et La Rochelle, et Montauban, Avec plusieurs autres provinces.
Se mutinant contre leurs Princes, l'our mourir en leur liberté, Ont secoué la Royauté :
Tout de mcsme, beauté cruelle, Vous vous estes faicle rebelle Contre le Dieu de nos amours ; Vous bastissez chasteaux et tours, Boulevars, murailles espesses.
Contrescarpes, et forteresses.
Et vous avez tant de mespris Qu'avant qu'amour vous aye pris, Devant, Albert mettra, sans doute, Tous les estais d'iïolande en route, Ruinant à fond tout Amsterdans, Avant qu'amour entre dedans.
Vous n'espari!:nez, en vostre estrille, Ny le Gautier, ny le Garguille, (3)
(3) Cf. Régnier, Macette, satyre XIII, v. 2o5 :
Au reste, n'osparsTnez ny Gaultier ny Garguille, Qui se trouvera pris, je vous pri' qu'on l'estrillc.
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Le Brabantin, ny le Flamand, Autant petit comme le grand.
Quand vous joiiez de vostre courg-e, (/[) Chascun vous est un bonnet rouge, Jusqu'à joiier de l'éguillon Sur vostre frère Francillon, Luy estampant sur la croupière Les ampoules de l'estriviere, Si que, de peur, cest enfançon En forma un pet de maçon Qui luy causa un dissenlere.
Etquoy? ainsi fouetter son frère? Les loups ne mangent pas les loups; Mais luy donner cinq ou six coups !
Si le bon droit estoit en ville, Vous en auriez plus de dix mille :
De coups de zest je ne dis rien, (5) Mais, par ma foy ! je m'entends bien.
L'autre jour mon rival satyre, Gorge-Noire, qui vouloit rire, Eut comme moy dessus le né, Encor qu'il soit un peu aymé; Je ne sçay si c'est par feintisc.
D'autant qu'il change de chemise Et qu'il ne sent pas le gouset.
Si est-ce que son marmouset
(4) Prononcer : couge, à la bourgruignonne.
(5) Var. [Del. Sut.) :
Des coups de V. je ne dis rien,
Eut, Faut re jour, son t orgue lorgne.
Et s'il fait bien de son fin borgne, Il n'osoit plus avec la main Ratativer dans vostre sein (6), Mais il obtint, en peu d'espace, (7) Estant plus fort que vous, sa grâce.
Car, ou par force ou par amour.
Nous en aurons la brique un jour.
La goûte cave bien la pierre :
Je vous feray si fort la guerre Que j'amolliraj la rigueur Du diamant de vostre cœur.
Il sembloit bien que jadis Troye Ne pouvoit pas estre la proye Du preus Achille et des Grégeois, Mais ils la prindrent, toutes fois, Monslrant que, par force ou finesse.
Se sape en fin la forteresse, Bref, qu'il n'y a chasteau, ny for, Où peut grimper un asne d'or.
Fut-il gardé d'un maislre diable.
Qui à la fin ne soit prenable.
Vous avez beau me souffleter.
Vous avez beau me rejetter, D'une boufetade chetive Rendre malade ma gencive.
(6) Var. (Dél. Sat.) :
Ratatiner dans vostre sein,
(7) Var. {Dél. Sal.) :
Mais il obtient; dans peu d'espace,
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Vos yeux, qui sont mes présidents, Me peuvent bien osier les dents, Mais non l'amour que je vous porte.
Car mon amour est de la sorte De la palme, qui plus croit hau Que l'on luy donne de fardeau.
Quand les baudets aussi l'on charg-e D'un gros bahus fort long- et larg-e.
Vous les voyez bien mieux trotter Que quand ils n'ont rien à porter, Car aux choses plus difficiles (8) Les hommes se monstrent habiles.
L'estroit chemin de la vertu N'est un sentier point trop battu, Et faut estre ferré à g-lace Pour parvenir à ceste grâce.
Et non est omnibus datum De bien jofier de ce baston.
Ainsi que vos mains délicates
Du soufflet que vous me donnastes
Le visag"e m'ont faict enfler.
Enfler aussi, et redoubler.
Vous avez faict la douce flame
Et le brandon de ma pauvre ame.
Dont, me sentant moins afflig^é.
Je me sens plus vostre oblig-»',
Bien que chacun de moy se mocque,
Quand pour mon mal je les invoque.
(8) Var. (Lyon 1626) :
Car aux choses diCQcilcs
gG l'espadon satyrique
L'un me dit, de mes compag-nons :
« Va te frotter le cul d'oignons, Tes dents ne seront plus de mise ! »
L'autre : « Va brûler ta chemise, Tu n'auras Jamais mal dedans! »
— Ouy, mais j'auray le mal de dents; (9) J'entends fort bien cet equivo(|ue. »
Un autre, qui de moy se moc([ue.
Me dit : « Il faut, à ton resveil, Monstrer la racine au soleil. »
Un autre dit, (|ui pindarise :
« L'amy, va t'en dans une Eglise, Et, ayant faict ton oraison.
Si tu trouve un pauvre g-arçon Sur ta porte, dis : Je te donne Ce quart d'escu, en pure aumosne, Pour me g-arir mon mal de dents.
Puis, en fin, le mettant dedans Sa bourse, faut que tu la baise. »
— Baiser sa bourse? Hé, dit Fadese, S'il n'en a point, lors, que veux-tu?
— Que tu le baise droict au eu ! »
Voilà comment chascun se gausse D'un pauvre lièvre de la Beausse, (10) Que vous avez blessé à mort.
Mais l'on vous donne aussi le tort,
(9) Texte des Dél. SaL Dans la i" édition ;
— « Ouy, mais j'auray mal de dents ;
(10) Correction. Dans les textes :
D'uu pauvre lièvre de Beausse,
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Car, par Monsieur sainct Policarpe!
Sans dire mot comme une carpe, Vous mordez bien comme un brochet, Et vostre main, faicte à crochet.
Est plus leg-ere que ma teste, Car vous mordez en faisant feste.
Dessus mon visa^ie de bois
Vous touchastcs de vos cinq dois.
Et, aussi tost, ma chalemic
Alla enfler; mais, je parie
Que si je touchois, d'un seul doit.
En un certain pelit endroit,
\ous enfleriez bien davantage;
Mon courtaut estant des plus sages, (ii)
Rouge en chapeau de Cardinal,
Faisant pluslost masle que mal.
Car il n'est point, alors qu'il touche.
Comme les vostres, tant farouche ;
Il n'est cause du mal de dents.
D'autant qu'il fait du bien dedans;
Son bout est teint en escarlate,
Il n'a point d'ongles, et s'il grate.
Il est grosset et assez long.
Si vous voulez l'échantillon.
Mesurez-en quel([uc dix pouces ;
Ses cordes comme miel sont douces;
Quand il perce, c'est du ncctart;
S'il vous touchoit en quelque part,
(il) Ce vers ne figure que dans les Dél. Sut.
gS l'espadon satyrioue
Vous enfleriez, comme je pense, Mais bien avec de différence, D'aulanl (|u'on dit communément Rag"e du cul passe les dents. (12)
(12) Ancien dicton, qui fut, au xvi' siècle, le sujet d'une cpigrammc anonyme, insérée pour la première fois dans la Fleur de J'oésie //•{wrnyse, Paris, i543 (rééd. Paris, Sansot, 1909). Elle fut enfin reproduite dans le Recueil des vers satyriques, 1617, où d'Esternod la trouva sans doute :
Alix avoit aux dentz la maie rag-e Et ne povoit son grief mal alleçer; Martin faisoit aux champs son labourage. Vers luy s'en vint pour son mal soulaçcr. Son grief luy deist; Martin, pour abréger, Prend dame Alix et luy doiuie dedans.
Alix rt'pond : Hardiment, franc berg'er, Rage du cul passe le mal de denlz.
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