‹ L'espadon satyrique. Première éd. critique, d'après l'éd. originale de 1619, avec une pref. une bibliographie, un glossaire, des variantes et des notesChapitre 42 sur 54 · L'AMBITION D'UNE FILLE EXEMPTE DE TOUS MERITES · texte numérisé non relu

L'AMBITION D'UNE FILLE EXEMPTE DE TOUS MERITES

Satyre XI (i)

Moy qui suis l'abrégé, le portraict racourcy, Des beautez que l'on volt aux contrées d'icy ; Moy qui suis le phœnix des cavaliers plus braves ; Moy qui rends les grandeurs de l'univers esclaves; Moy qui bride les vents, qui charme les esclairs. Qui donne la lueur aux espaces des airs, Qui commande aux frimats, enchante les tonnerres, Et cognois la vertu des herbes et des pierres. Qui fais pâlir chacun de craintes et d'effrois; Moy qui suis le mig-non des Seigneurs et des Roys, Qui fais tout, qui dis tout, et qui fais ma parole Voler comme un esclair de l'un à l'autre pôle; Moy qui suis bien fraisé et poli, plus encor Que Narcisse, qu'Amour, qu'Adonis, et Medor ; Moi qui suis jilus sçavnnt que les sœurs de Parnasse; Moy qui ay veu la mer, le golphe de Patrasse, Le g-lacial Triton, les Scythes reculez, (2)

(i) L'Espndon, Lyon, 1619, et éditions successives.

La répétition constante de moy se retrouve dans une pièce anonyme des Muscs Incognues, iOo4; Des int d'une vieille à un vieillard qui l'appeloil sa marreine. D'Esternod lui doit certainement ce procédé.

(2) Vîir. (Lyon, 1626) ;

Le glacial Trllon des Scythes reculez,

no l'espadon satyrique

Gilbaltar, le cap Noir, les Morisques brûlez,

Bref, plus que tous ceux-là qui font les Mag-ellanes,

Et sur la Seine ont faict toutes leurs caravanes,

Et n'ont jamais mangé ny salé, ny biscuit

Qu'à la Pomme de Pin, où ils sont jour et nuict;

Moy qui sçay marier l'instrument de musique

Mieux qu'Appollon cent fois, à ma voix harmonique;

Moy qui porte la mine, en traictant un cheval.

D'un vaillant Alexandre estant sur Bucephal;

Moy qui coupe dans l'air dix mille caprioles;

Moy qui rafle d'un coup tousjours mille pistoles ;

Moy qui n'ay jamais veu ny double, ny liard ;

Moy qui suis Rhodomont comme Castel Bayard ;

Moy qui passe en sçavoir les diables et les hommes;

Moy, l'unique croquant de la terre où nous sommes,

Comme jadis estoit Nabuchodonosor ;

Moy qui vaut plus cent fois que je ne pesé d'or :

Moy, donc, j'espouseray ceste infâme Méduse,

Qui a plus mauvais vent que meclie d'arquebuse.

Dont l'ambre sent les ails, le puant Galbanon,

Et l'Assa Fœtida, son musqué plus mignon?

Quoy donc? J'espouseray ceste noire diablesse!

Que le feu sainct Antoine entre dedans sa fesse! (3)

Que d'un mau fin fîo de rie rac renforcé.

D'un bouillant vif argent soit son ventre percé!

La punaise 1 Hé, bon Dieu ! madame, il n'est pas peine

Prendre tant de raison. Que (sa fîevre quartaine!)

(3) Var. (Sai. Am., 1721) :

Que le feu S.... A entre dedans sa fesse!

L'estafier saincl Martin, en sortant du sabat, (4)

Pour telle vanité se pende à son rabat,

Et la fasse ternir, comme lors que larmoyé

Sous une cheminée une andoûille de Troye.

Que j'espouse ce nez, de rouge cramoisi?

Et ce Pluton d'enfer, qui cri' : noir à noirci !

Son grand crin de cheval sur sa teste toute orde,

L'haras de mille poux, fourniroit bien de corde

Les cloches de Paris, d^'atirail les bateaux.

De mèches les soldats, de licol les bourreaux,

Les joueurs d'instruments, fors que de chanterelle,

Car c'est bien grosse corde et ce n'est point cordello.

Ces yeux, ([ui ont versé plus de cire et de miel

Qu'il n'en a pieu jadis, dans le désert, du ciel,

Me resemblent du tout un retraict de collège,

Où la jeune marmaille en se vuidant s'allège.

Car, ainsi qu'indiscrets, de leurs fessiers merdeux.

Ils rendent tous les trous et sales et breneux :

Ainsi, autour des yeux de ceste vieille loue, (5)

Il y a plus de lacs, de marets, et de boue,

Qu'il n'y a, comme on dit, dans la Bresse d'estangs.

Et qu'en la boucherie on n'a versé de sangs.

Son gros nez me resemble une antique médaille

De l'empereur Galba, ayant la mesme taille

Qu'un manche de rasoir, sous lequel, aysément.

{^1 Var. {Sat.Am., 1721) :

L'eslafltT S.... M , en sortant du sabat,

(5) Correction. Dans les textes : louve. C'est le même mot. De lupum, il a donné lo, leu, et Ion, et ne s'est écrit loup que par réaction étymologique. Nous ne connaissons pas d'autre texte duonant le féminin loue; il a existé certainement ; il se retrouve d'ailleurs dans le diminutif /oue//e, qui dcsifjnait la tombée de la nuit.

A l'ombre du soleil se met un reg-iment ;

Nez qui pourroit servir d'espouvanlails tres-dignes

A chasser les oyseaux qui se jettent aux vignes;

Nez d'arg-ent de rapport, damasquiné, grand, long;

Nez de courde, cocombre, ou cilroiiille, ou melon;

Nez qui sent sa vendange (6), et superbe en son membre,

Semble crier par tout : purée de Septembre !

Nez, le joiiet des vents, comme en Mirebalais

Les moulins; né bronsé, couleur rubis balais;

Nez, en fin, qui n'est pas un crocheleur de fesses, (7)

D'autant que tous les trous ont trop de petitesses,

Et qu'il ne peut log-er sa grosseur et rondeur

Que dedans un retraict plein de fecrile odeur.

Ses sorcils hérissez, non d'ebeine, ains d'ivoyre.

Oui jaunastre devient, en couleur de lardoire.

Au lieu de ressembler l'arc de l'enfant d'amour,

Ressemblent en leur voûte une gorge de four.

Mon stile se rabaisse, aussi point je ne loue

L'etique parchemin de sa pendante joue;

Ses oreilles, qui sont faictes en escarpin.

Pleines jusqu'au dessus de crottes de lapin; (8)

(6) Ce passaçre sur le nez est ins|)iré par le Nez (Tan Couriixan, de Sig'og'ne; le vers ci-dessus a i'ourui par aualog"ie à l'auteur auonyme de la Safijre contre le nez cVune Courtisane, [Dél. Satyr. 1620), réplique à celle de Siffogne, l'imag-e suivante :

Nez fait en cstron de vendange,

(7) Développé par l'anonyme de la Satyre contre le nez d'une courtisane :

Au sabat, ce nez de mannolte

EstoiL la hideuse carotte

Qui lui bouchait le trou du eu.

(8) Sig^ogrue, Satyre contre une Vieille Sorcière :

Vostre embonpoint est d'escabelle, Vos bras de casse et de canelle, Vos dents de crotte de lapin.

Et vos cheveux de rcHralisse, Vostre nez faict en cscrevisse, Et vostre oreille en escarpin.

DE CLAUDE d'eSTERNOD Ii3

Mais je prendray d'assaut sa larg-e g-alemelle,

Oui est du creux manoir l'antique citadelle; (9)

Ses lèvres de limasse y servent de rampart;

Le suisse qui la garde est le fleg-me qui part

De la porte Collise, aussi ver qu'emeraudes, (10)

Crachant à tous les coups dix mille gring-uenaudes;

Mille rots haletant, laschez par ses polmons,

Laschent contre les nez mille coups de canons :

Car, comme les Indois se prosternoyent à terre,

Quand Pisare laschoit son foudroyant tonnerre.

Ainsi, sentant son vent, les nez, tous estourdis,

Fuyent, pour éviter ce fin diamerdis.

Les trois grands fléaux de Dieu (11), comme dedans Ostendc,

Se sont là retranchez : la famine commande

A ses sots appétits remplis de passions,

La guerre à ses discours pleins de detractions,

La peste à ses poulmons, lesquels, plus fort qu'Hercule,

Pourroyent faire avorter une breaig'ne mule ;

Bref, l'on ne craint [)as plus en l'Eglise le Turc

Que l'on craint de sentir ces parfums et ce musc,

Et l'on craint tout autant semblable citadelle

Que Nismes, xMontpellier, Genève, et La Rochelle.

Ce mystère crotté abouti it au menton,

Lequel porteroit barbe, ainsi comme Platon,

(9) Var. (Lyon, 1G2GI :

Qui est du creux manoir l'uniqu^ citadelle;

(10) Texte de Lyon, 162G. Dans la v édition :

De la porte collise, aussi ver ((u'eineraude, L'auteur veut dire que le « flcffrae » en défend Pentr/'e, comme ferait un Suisse.

(11) FleriuélHH monosyllabique. DEsternod répète la strophe i3 de soa Divorce du Maringi;, iuiilée da Siifoguc.

ii4 l'espadon satykioue

Mais le trenchant rasoir si souvent y arrive,

Avecques ronction d'orpiment et chaud vive,

Que l'industrie et l'art nous empesche de voir

La princesse de Parme avec son décrottoir.

Belle opération ! mais aussi, en eschang-e,

Tout ainsi que Ton voit, dessus le pont au change,

La montre de l'orfèvre, ou tantost un coral

Rougir contre vos yeux, et tantost un cristal (12)

Donner de son brillant dedans voslre prunelle, (i3)

Icy, du diamant pétille l'eslincelle,

Icy reluit l'opale, et du saphir le pris,

Deçà un hiacynte, un ag-ate, un rubis,

Delà la calamité, icy les perles fines,

Deçà un beau carcan de riches cornalines :

Ainsi, sur l'abrégé d'un si rare menton,

Vous y voyez tantost dorlotter un bouton.

Quelque goutelle icy, de vérole le signe,,

Deçà quelque malandre, et delà quelque tigne,

Icy, proche le chancre, un ulcère vilain,

La peste de saint Roch, la lèpre de saint Main,

Deçà le feu volage, et dix mille autres choses.

Comme vous voudriez dire un peu de couperoses.

Son col plissé, terni, un vieil pilier cassé

Du Gloistre au Corde! ier, qu'on a rapetassé, (i4)

Nous monstrant (|uc le temps toute chose tari,

(12) Correction. Dans les textes.

Rougi contre vos yeux, et tantost un cristal

(i3) Texte de Lyon, 1626. Dans la i" édition :

Donne de son brillant dedans vostre prunelle,

(i4} La succession irrég-ulière des rimes masculines ne s'explique que par rémission de deux vers féminins.

DE CLAUDE d'ESTERNOD Ii5

Est remblcme naïf du mémento mori.

De là sont ces tétons ; que dy-je? je ravasse :

Seroit-ce point plustost ceste vieille besace

Que le diable portoit pour cacher son butin, (i5)

Alors qu'il demandoit l'aumosne à S. Martin?

Tetin qui va criant, de peur qu'on ne le touche :

« Gardez de m'approcher des doigts ny de la bouche » ;

Où un vilain bout noir sottement abouti,

Tetin articulé d'un parchemin routi.

Mais si d'en parler plus ja mon papier se fasche,

Laissons les puanteurs de ses truffes de vache.

Et remontons plus haut, car de passer plus bas.

Je crains d'y encourir la mort et le trespas.

Il faudroit estre Ilercul, ou le vaillant Tliesee,

Pour descendre aux enfers, suivant telle brisée;

Mais d'autant que je sçay qu'avecques la valeur

L'on ne revient jamais d'un lieu si plein d'horreur.

Et que chacun ne peut arriver dans Corinthe,

Je n'entreray donc point dans ce creux labyrinthe;

Je crains qu'en descendant dans ce val de Suson,

Quelque maudit Ang-lois ne me prenne à rançon,

Car entre les deux os de ses deux cuisses ladres

Est la forest des poils, où sont dix mille escadres

De Géants affamez, surnommez morpions,

Belliqueux, outrageux, et pleins d'ambitions.

Ayant chacun cent pieds, ainsi que Briaree

Portoit jadis cent mains; gents forts, et de durée.

li5) Cf. Sig-og-ne, Desdain :

El de vos pendantes mammelles Un bissac ou des escarcelles l'our mettre l'argent du bordeau.

iiC) l'espadon satyrique

Comme les Espagnols, aymanl plustost mourir, Tant bien ils tiennent tout, que de laisser courir Cela qu'ils ont acquis avecques mille peines, Vivans et habitans tousjours en chairs humaines, Tenans leurs g-arnisons si fort dedans la chair, Qu'il faudroit que le ciel, armé de son esclair. Pleut, dessus leurs rempars et dessus leurs garites, Le boiii liant vif argent, pour nous en faire quittes ! Passons donc, en faisant du chrestien le signal. Ce larmeux Acheron et ce gouffre infernal. Est-il possible, ô Dieu! qu'un monstreux Thersite, Oui n'a grâce, beauté, richesse, ny mérite. Ose penser à moy, moy qui fais plus le fin Et le puissant Seigneur que le tonnant Jupin ? Que ce Machicoli, ceste vieille Momie, (i6) Que ce maigre squelet, que ceste anatomie, Picoure les baisers de ma bouche de thin ? Que je charme mes sens de ce cruel venin? (17) Et que ceste guenon, bec à bec, bouche à bouche. Honnisse mon Hymen, et l'amour de ma couche ? Je jure, par le zesl du petit Cupidon,

(iG) Cf. Sig-oîfiie, Satyre (noire éd. p. i8) : Cesle respirante momie, Doal l'on cognoist l'anatomie

Machicoli est emprunté à cette strophe de Sig-og-ne, par laquelle il s'explique mieux (Contre une vieille Courtisane) : Bref, ce nez, g:ros comme le poing, DefFcnd sa bouche de si loing, Avec l'odeur puante cl forte Dont SCS deux nazeaux sont remplis, Qu'il semble d'un masche coulis Qui delTend le seuil d'une porte.

(17) Var. (Lyon, 1626) :

Que je charma mes sens de ce cruel venin?

DE CLAUDE d'eSTERNOD I I7

Par les plombets jumeaux de l'amoureux Adon,

Par riioupelu connin de la belle Cithere,

Que je ne haiscray jamais cesle Megere !

Bannissant de ton cœur, doncques, un tel espoir,

Retranche-toy, Gorgone, au ténébreux manoir,

Et n'espère soûlas en l'amour qui le rong-e,

Si les incubes vains ne te causent un songe

Oui te fera penser que j'amortis tes feux;

Mais ce ne sera rien, tousjours, qu'un songe creux,

Car si cesle laideur veut avoir son semblable,

Elle ne peut avoir que l'amitié d'un diable,

Et lu ne joiiyras de l'amoureux esbat

Si le paillard Satan ne te baise au sabat! (i8)

(18) (Voir le Mespris d'une vieille .fille du Languedoc, dernière Strophe noie 4- Même remarque. Cf. Maynard, Priapée CXXXI : £t si Ton ne baise aux Enfers, N'es[)érez plus d'èlre baisée.

ii8 l'espadon satvrique

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