XXVI INTRODUCTION
son honneur il sacrifie sans s'en douter son indépendance, mais pourvu que l'attitude soit superbe et la réponse sonore il se tient satisfait de lui-même. Dix fois de suite il éclate, et la passion qu'il met en toutes choses est une passion de bête déchaînée, furieuse, dépourvue de vastes horizons intellectuels et de réflexion. Cette manière de se jeter, tète en avant, dans le plaisir ou sur le danger conduit à l'insensibilité du cœur, on n'a plus qu'une sensibilité de tête qui est l'égoïsme farouche. Durs pour les animaux domestiques, durs pour les hommes, durs pour euxmêmes, c'est par l'absence de bonté sympathique et sociale que les Espagnols contrastent avec d'autres peuples. Cette dureté est un des signes caractéristiques de la race ibère et berbère, comme de la race sémitique, telle que nous la montrent surtout les Phéniciens. Les Espagnols, au temps de la conquête arabe, se croyaient bien différents des Maures; au point de vue ethnique, ils en étaient déjà très voisins. Ils n'ont pas reçu assez d'éléments celtiques et germaniques pour avoir la douceur dans le sang ; ils sont demeurés africains et ces Occidentaux sont aussi des Orientaux. Leur insensibilité, dont les Indiens conquis firent l'épreuve, alla souvent jusqu'à la cruauté froide et à la férocité. Les peintres eux-mêmes se plaisent à représenter les supplices. Prudence ne tarit plus dès qu'il parle gril, tenailles, pinces et chaudières ; dix siècles plus tard il partagerait son temps entre les courses de taureaux et les auto da fé. Il faut plaindre ceux qui ont à gouverner de pareilles gens. La qualité des courages atteint presque le fanatisme, mais ce fanatisme qui, s'il était intelligent, toucherait au stoïcisme, n'est qu'étroit et violent. Il est avide de se satisfaire dans l'action brutale. Les
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canons des conciles parlent de dames qui battent leurs servantes jusqu'à la mort, d'éveques qui battent les prêtres et les clercs, de rois qui battent les grands seigneurs, les règles monastiques permettent de battre moines et nonnes. Cela tient lieu d'arguments et l'excès devient tel qu'il faut périodiquement le condamner. Indomptable, l'Espagnol supporte tout sans broncher. « Douleur, tu n'es qu'un nom. » Cette endurance n'est peut-être qu'un aspect de ces natures incultes et volontairement bornées. Toute lutte, toute contrariété forme un calus dans les cervelles, on s'y heurte sans autre résultat que de le durcir un peu plus. La forme préférée de l'action sera la résistance passive, la retraite superbe au dedans de soi, l'absence d'élan et d'initiative.
Ce perpétuel retour en soi-même, cet isolement volontaire n'a rien de commun avec la solitude qui est la forme de la pensée intérieure. L'Espagnol pense peu et rarement. Pour toute la période que nous étudions, sept siècles d'histoire, nous ne rencontrons pas de penseur. Le seul esprit un peu original est Priscillien, qu'on a déprécié outre mesure, mais qui, malgré son originalité véritable, semble bien n'avoir pensé qu'en second. Or, s'il est malaisé de faire obéir des hommes qui comprennent tout, il est beaucoup plus malaisé de gouverner des hommes qui ne veulent rien entendre. Autant que la sensibilité de l'Espagnol, son isolement se ressent du manque d'un haut développement intellectuel. Il croupit intérieurement, tandis qu'il prend des poses de conquérant. Moins par défiance que par instinct il n'en subit pas moins les regrettables conséquences de cet isolement. Le défaut de liaison naturelle qui se manifeste dans la configuration de la péninsule a exercé
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une influence sur le caractère et les destinées des populations. La communauté d'une longue série d'événements historiques, luttes et souffrances, aurait dû produire une fusion complète des divers groupes. Or on n'aperçoit rien de semblable. Le pays est naturellement morcelé. La Bétique poursuit ses destinées, tandis que la Galice poursuit les siennes de son côté et la Tarraconaise les siennes. Mais ce serait trop dire encore que de limiter cet isolement au provincialisme ; le morcellement sépare les habitants d'une vallée de la vallée voisine. Ainsi, aucune action commune, et c'est ce qui explique le triomphe complet de toutes les invasions qui ont pu atteindre la terre d'Espagne. Le fond indigène persiste, mais les conquérants se succèdent incessamment et se transmettent ou s'arrachent le pays, sans que l'indigène parvienne à le garder ou à le ressaisir, sauf dans quelques trous montagneux de la Galice. Aussi les maîtres étrangers s'aperçoivent de bonne heure qu'ils n'ont rien à redouter de l'effort d'un peuple qui n'est qu'une agglomération d'individus. C'est, en effet, l'individualisme, au sens le plus pernicieux du mot, qui a livré l'Espagne en proie à tous les maîtres qui l'ont possédée. Individualisme fait de vie uniquement ramassée en soi, inexpansive, défiante, impatiente du joug et de la discipline sociale, étrangère à la coopération et à l'effort en commun, en un mot à l'abnégation et au sacrifice. Mais cet individualisme est en même temps la source inépuisable de l'étude approfondie du moi humain. A force de vivre en soi-même on se connaît trop pour ne pas se corriger de ce qui choque le plus, et on se connaît assez pour ne consentir à aucune diminution. Dans la retraite hautaine du moi, l'Espagnol est ingouvernable ;
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fanatique, il s'élève alors jusqu'au scepticisme dans sa haute et impassible sérénité. 11 songe que s'il n'est le maître il n'est pas non plus le sujet de personne et qu'on peut vivre sans commander, tandis qu'il n'y a pas de raison de vivre quand on n'est pas libre.
Pendant les cent vingt-cinq dernières années de la monarchie visigothique le catholicisme a présenté en Espagne un instructif exemple. Pour en saisir la portée il faut se rappeler que la Religion est, par essence, supra-sociale. A l'origine, quand la Religion était liée d'intérêts avec la Patrie, ces deux choses se soutenaient réciproquement, parce que la Religion entre pour une large part dans cet ensemble d'institutions intellectuelles et morales qui sont l'essence même de la Patrie. Mais quand la Patrie devint VÉtaty c'est-à-dire l'administration des forces matérielles et morales de la Patrie, on ne s'avisa pas toujours de toutes les conséquences du changement survenu. On ne songea pas aux inconvénients mais seulement aux avantages de la fusion absolue de l'État et de la Religion, liant leurs destinées si étroitement que tous leurs progrès seraient communs alors que les désastres qui frapperaient l'Etat risquaient, par contre-coup, d'atteindre aussi l'Jiglise. L'histoire nous montre, en des temps et des pays très différents, le danger qu'une liaison si étroite fait courir à l'Église. Les empereurs théologiens de Byzance firent rejaillir sur la Religion elle-même le
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