XXXII INTRODUCTION
sont de ce pays, ce qui est bien quelque chose, ensuite parce que ceux qu'elle enseigne sont de ce pays, eux aussi. Dès lors il est bien difficile — et à peu près impossible dans la pratique — de maintenir les intérêts de la Religion hors de tout contact, de toute compromission, avec les intérêts de TEtat. Insensiblement ou brusquement, mais en tout cas immanquablement on aboutit à la conception de Théodose, à la religion d'État. Non seulement les Pères de Tolède ne S'en défendirent pas mais ils y tendirent sans trêve et sans merci, convaincus qu'ils étaient d'avoir le droit et la raison pour eux. Or, dans un pays où existe la religion d'Etat, toutes les autres croyances sont interdites ou simplement tolérées. Ce fut le cas en Espagne où la conception appliquée sans tous les ménagements désirables conduisit souvent à l'intransigeance, à la persécution ouverte, aux violences, à l'hostilité à main armée entre citoyens. Mais c'est sous un autre aspect que la conception des évêques espagnols nous intéresse. L'obligation qu'ils font à tous les citoyens de parler et de penser comme ils parlent et comme ils pensent eux-mêmes établit l'Etat, avec lequel ils se solidarisent et qui se solidarise avec eux, en dispensateur authentique et exclusif de la vérité dont il se trouve aussi le possesseur unique. Et l'Etat, possesseur et distributeur de la vérité , ce n'est pas seulement la conception du moyen âge, ce n'est même pas la conception de Théodose, c'est la conception de la Cité antique ellemême qui n'admettait pas plusieurs façons de penser dans son enceinte et qui tint jusqu'au bout pour la religion d'État. Rien n'est suggestif comme ces rapprochements qui sont des faits, et les faits ne se suppriment pas. Cette survivance de la conception
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païenne et son utilisation par les conciles espagnols sont digne d'attention. 11 est probable que les Pères espagnols n'y songeaient guère en l'adoptant et c'est ce qui ajoute encore à l'intérêt que leur dessein si fermement arrêté et poursuivi présente à l'historien et au psychologue. On pourrait — et ce ne serait pas l'aspect le moins instructif du sujet — mon trer les transitions et, pour ainsi parler, la généalogie de cette conception, mais ceci nous entraînerait beaucoup trop loin et imposerait des développements étrangers à notre sujet.
Cette simple remarque montre que le monde antique et ses idées ne périrent pas aussi complètement qu'on se l'imagine à l'avènement du christianisme et que le moyen âge est moins original qu'on l'a pensé.
Ce qui ajoute à la surprise quand on étudie l'étrange situation qui résulte de la politique religieuse des conciles de Tolède, c'est de voir la candeur avec laquelle ils ont fait usage de la force pour servir une religion de paix et d'amour. L'épisode du priscillianisme montre des passions sanguinaires se substituant au zèle charitable seul légitime. Elles peuvent s'expliquer jusqu'à un certain point par cette observation que, pendant les périodes romaine et visigothiquc, la religion espagnole est demeurée fermée à toute spéculation métaphysique et morale; l'insigne pauvreté de sa littérature en fait foi. Elle a été toute ritualiste et polémique, c'est pourquoi elle a abouti très vite au fanatisme. Ce fanatisme d'un genre particulier procède de l'attachement inflexible et aveugle aux dehors de la religion. Ce fanatisme, parce qu'il procède d'un sentiment énergique et sincère, a un autre caractère, c'est son prosélytisme, le besoin de