CHAPITRE PRELIMINAIRE
Avec le triomphe du Christianisme coïncide une renaissance artistique et une germination intellectuelle très digne d'attention. La part qui revient à l'Espagne dans le mouvement artistique étant nulle, nous n'aurons qu'à considérer son rôle dans le développement intellectuel.
A la conception un peu étriquée que les grands maîtres du i*^'" et du ii® siècle, Tite-Live, Salluste, Tacite s'étaient faite de l'histoire, réduite aux destinées du peuple romain, se substitua brusquement une notion très différente, et qui eût pu être très belle si on s'était employé à en améliorer le premier jet un peu brut. C'est à Eusèbe Pamphile que revient l'honneur de s'être essayé le premier à réaliser la conception nouvelle. Somme toute, elle n'avait rien de si ingénieux qu'on ne puisse lui en attribuer l'idée. A l'histoire, décrivant sous une l'espagne chrétienne. 1
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forme littéraire les événements dont la série constitue la vie essentielle de la Cité ou de l'État, il substituait une chronologie des faits les plus divers, les plus étrangers les uns aux autres, sans souci de la forme mais avec la préoccupation avouée de choisir les événements en vue de démontrer le dessein providentiel de Dieu s'accomplissant dans le monde parle moyen d'un peuple choisi à cet effet. Que cette façon d'entendre l'histoire fût encore de l'histoire, on en peut douter. Eusèbe s'en avisa tout le premier. A un récit, quelque peu désordonné, qu'il composa sans se soucier de la formule nouvelle, il donna le nom à' Histoire ecclésiastique^ tandis qu'à la composition dans laquelle il appliquait résolument cette formule il ne se sentit que le courage de donner le nom de Chronique.
Le genre créé, il réussit. Les Espagnols furent de ceux qui s'y appliquèrent avec le plus de succès. Sous prétexte de « dessein providentiel » une « Chronique >> devient le ramassis des choses les plus hétéroclites. Dans les casiers d'une chronologie dressée avec un sérieux imperturbable, tous les patriarches, depuis Adam, se succèdent avec la régularité d'un registre d'état civil. Evidemment à ces distances, les événements se font rares et on a recours à la Bible; mais à mesure que les temps se rapprochent on voit s'aligner des rois, des batailles, des éclipses, des traités de paix, des aurores boréales, des famines, des assassinats, des épidémies, des tremblements de terre dont la variété rendrait jalouse la nature elle-même. Entre une comète et une inondation on rappelle l'évangélisation d'un apôtre, la charte de fondation d'une Église ou la cession d'un lopin de terre à un monastère. Quoi qu'en
dise le titre de Chronicon, toutes les dates sont ici sujettes à caution et celles qui concernent les petits intérêts de clocher beaucoup plus que celles des éclipses et autres phénomènes qui ne s'y trouvent que pour varier l'intérêt. Au milieu de ce fatras, quelques faits d'une importance capitale pour l'histoire se trouvent comme ensevelis. Ce sont le plus souvent des épisodes de l'histoire générale de l'Église : naissance d'une hérésie, réunion d'un concile, avènement ou disparition d'un pape, d'un évêque illustre; puis encore, d'année en année, la succession épiscopaledel'un ou l'autre diocèse, ce qui permet de situer le lieu d'origine et la date de rédaction de la « Chronique » . Avec la part de fantaisie que chacune d'elles peut contenir, on comprend que les c Chroniques » diffèrent entre elles de valeur autant qu'elles diffèrent en nombre; et dans chaque « Chronique » il faut encore distinguer la période contemporaine de l'écrivain d'avec celle qui la précède.
La première en date des « Chroniques » espagnoles est celle de Paul Orose, l'ami et le contemporain de saint Augustin. Les Sept livres d'Histoire contre les Païens, écrits en 417 sur la demande de l'évêque d'Hippone, lui furent dédiés. L'importance de cet ouvrage célèbre nous amènera à l'étudier au cours de notre travail. La Chronique de Prosper d'Aquitaine, qui continue et résume la Ch^'onique de saint Jérôme, fut composée en 455 (?). Elle renferme plusieurs notices importantes sur le royaume visigoth de la Gaule et mérite créance. Pour la période comprise entre 425 et 455 elle a l'autorité d'un récit contemporain des événements; elle présente un intérêt particulier pour l'histoire des Vandales
pendant les années qui précédèrent leur établissement en Afrique. La Chronique impériale^ pour les années 379 à 455, n'offre au contraire qu'une médiocre importance.
Il n'en est pas de même d'un document capital pour l'histoire d'Espagne pendant les premiers temps de la domination germanique et en particulier pour l'histoire de la Galice sous le pouvoir des Suèves. La Chronique d'Idace (395-470), évêque de Chaves depuis 464, a mis à profit des sources perdues depuis, des récits contemporains et les connaissances personnelles de Fauteur en un temps où il sul'fisait de vivre et tenir les yeux ouverts pour voir des choses assez extraordinaires.
Ensuite, nous rencontrons l'ouvrage d'un prélat d'origine gothique, Jean de Biclar, premier chroni- ([ueur de l'Espagne visigothique, contemporain d'Isidore de Séville, fondateur du monastère de Biclar en Catalogne, en 586, et évêque de Gérone, en 591. Son dessein, en composant une Chronique, était de poursuivre les ouvrages similaires d'Eusèbe, de Jérôme, de Prosper, de Victor de Tunnuna. Son travail comprend les années 567 à 590 et, malgré ce qu'on y rencontre d'utile, il ne peut rivaliser avec Y Histoire des Goths d'Isidore de Séville comprenant un laps de temps considérable, de 256 à 621. Ce n'est plus tout à fait la Chronique telle qu'on l'a entendue depuis Eusèbe, la rédaction présente quelque chose de plus personnel et l'exposition historique commence à perdre l'inflexible raideur du moule des précédents chroniqueurs, h' Histoire des Vandales et des Suèç^es est très inférieure à la précédente. En ce qui concerne les Vandales, ce n'est qu'un emprunt continuel à la Chronique d'Idace et à quel-
ques autres écrits moins considérables. Les Suèves n'ayantjamais eu d'historien deleurnation,n'ayantpas même eu, ainsi que les Visigoths, des écrivains de race hispano-romaine vivant sous leur domination, ont été mal connus et sacrifiés. L'unique auteur qui ait songé à eux, saint Isidore, utilisa ces racontars qui traînent dans le peuple et qu'on nomme « traditions », mélangea ce que lai apprenait par grand hasard la Chronique d'Idace et composa un récit qui n'a de valeur historique que pour la période la plus rapprochée de celle où il écrivait. Les dates qu'il mentionne, confrontées avec celles que contiennent les ouvrages de Grégoire de Tours et de Frédegaire, sont la source de toute la chronologie de cette période de la monarchie suève.
L'unique monographie proprement dite est la Vie de Wamba, ou, plus exactement, V Histoire de la 7'éçolte de Paul . Elle ne manque pas de valeur et la véracité des faits y est le plus souvent irréprochable. L'auteur, Julien de Tolède, montre de réelles qualités d'historien et le souci, assez rare alors, de l'histoire documentée. C'est ainsi qu'on trouve au cours du récit plusieurs textes importants insérés intégralement et le sens historique de Fauteur ne nuit pas à la lucidité des appréciations psychologiques sur les personnages et sur les événements.
Vers les dernières années du vu® siècle se place la composition, due à plusieurs auteurs, d'une rapide Chronique connue sous le nom de Chronique de Vulsa. Elle débute avec le règne d'Athanaric. La minutie des détails y tient lieu du reste. On note avec un soin particulier le jour et l'heure de l'élévation et de la mort des rois visigoths. Ces indications ont toutefois leur valeur et l'historien trop souvent
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réduit aux approximations ne peut tenir rigueur aux prédécesseurs inconnus des auteurs de VAi^tde vérifier les dates. C'est le même genre d'utilité qu'on peut retirer des listes des rois visigoths, accompagnées parfois de notices utiles, qui se rencontrent à la fm de quelques manuscrits du Code visigoth.
La dernière des chroniques visigothiques, suivant Tordre chronologique, est la Chronique de l'anonyme de Cordoiie, attribuée longtemps à Isidore de Béja. Outre le long laps de temps qu'elle renferme, de 611 à 754, elle présente une valeur historique exceptionnelle ; nous en reparlerons plus longuement.
Une Chronique désignée communément comme l'œuvre du « Continuateur de Jean de Biclar » poursuit l'œuvre de cet auteur depuis la mort de Recarède jusqu'en 721. Signalons encore la Chronique perdue de Maxime de Saragosse et la Chronique anonyme, dite d'Albelda, écrite par un religieux du monastère de ce nom en 833, continuée par Vigile en 976; puis encore la Chronique d'Alfonso III el Magno, rédigée en 883. Ce sont des ouvrages peu considérables dans lesquels on rencontre quelques indications utiles sur le royaume visigothique et dont on peut admettre, d'une manière générale, la véracité historique. La Chronique du moine de Silos est beaucoup plus tardive puisqu'elle nous reporte au début du xii^ siècle, celle de Lucas de Tuy : Chronicon mundi et le De rébus Hispaniae de Rodrigue de Tolède sont des écrits d'un caractère manifestement tendancieux dans lesquels on s'applique à introduire les textes d'Isidore, inexactement interprétés, ceux de l'anonyme de Cordoue et ceux des historiens arabes.
Pour la période de 612-754, nous possédons donc
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l'histoire des événements accomplis en Espagne, histoire dans laquelle l'auteur fait preuve d'une impartialité, d'une sûreté d'informations et d'un sens critique très remarquables pour tout ce qui concerne l'Espagne chrétienne et musulmane de son temps. De tous les chroniqueurs arabes ou espagnols qui nous ont laissé le récit des mêmes événements l'anonyme de Cordoue est le seul vraiment digne de foi. VAkhbdr Madjmoua ne possède pas la valeur historique que R. Dozy lui a un peu hâtivement accordée, et les chroniqueurs latins du ix^ siècle et des siècles suivants lui sont très inférieurs à tous points de vue. Ces chroniqueurs, écrit le P. J. Tailhan, se partagent en deux classes bien distinctes. Dans la première viennent se ranger l'Anonyme de Moissac et le roi Alphonse III qui, dans leurs récits de la ruine de l'Espagne et de ses causes, écrits l'un au commencement, l'autre à la fin du ix^ siècle, suivant la tradition hispano-chrétienne exclusivement à toute autre. La seconde comprend ceux des chroniqueurs qui, dans leur exposé de la même catastrophe, reproduisent à la fois la tradition hispanochrétienne et la tradition hispano-arabe, tels sont l'anonyme de Silos dans ses Prolégomènes à la vie du roi Alphonse VI de Castille rédigés au commencement du xii'' siècle, Luc de Tuy et Rodrigue Ximenez de Tolède dans les histoires de longue haleine qu'ils ont compilées vers le milieu du xiii^ siècle.
L'emploi de ces derniers, qu'on ne peut entièrement négliger, demande une extrême prudence. Pour quelques détails utiles qu'ils ont enregistrés et qui aident à reconstituer l'histoire de la chute du royaume visigothique, on se heurte à des imagina-
lions d'une fantaisie désordonnée qui rappellent les falsificateurs hagiographiques contemporains, en Gaule et ailleurs. Une exception s'impose en faveur de la chronique arabe intitulée : Recueil d'histoires. Akhbdr madjmoua. C'est une exposition rapide et assez véridique de l'histoire de la conquête, dont les traits principaux sont généralement d'accord avec ceux que renferme la Chronique de l'anonyme de Cordoue.
Les documents appartenant à la littérature mérovingienne et carolingienne, quoiqu'ils s'attachent plus naturellement aux événements internationaux, guerres, ambassades, traités de paix, alliances, mariages, qu'à ceux qui intéressent l'état intérieur de l'Espagne, n'en offrent pas moins plusieurs traits utiles à l'histoire. h'Histoii-e des Francs de Grégoire de Tours, la Chronique de Marins d' Avenches et celle dite de Frédegaire contiennent des notices qu'on ne peut ignorer. La Chronique de Sulpice Sévère nous fera connaître toute l'origine de l'hérésie priscillianiste ; celle de l'anonyme de Moissac renferme des dates précieuses pour la fixation du schéma chronologique des derniers temps du royaume visigothique. Enfin, Jornandès écrit un abrégé de V Histoire des Goths de Cassiodoredans lequel il introduit quelques faits empruntés à la Chronique de Marcellin.
Parmi les historiens byzantins qui accordent quelque attention aux établissements germaniques en Gaule et en Espagne, on peut citer Olympiodore de Thèbes, Zosime, Prisque de Panion et Procope de Césarée qui consacra les livres IIP et IV® de son Histoire à la guerre des Vandales et les livres V° et VP à la guerre des Goths.
Les documents que nous venons d'énumérer, ne sont, malgré leur nombre et l'intérêt de plusieurs parmi eux, ni les plus importants, ni les plus remarquables. En Espagne, comme dans le reste de l'Occident, a sévi la manie des Vies des saints. La littérature visigothique, comme la littérature mérovingienne, ne manque pas de productions d'une valeur très douteuse. Les çies et miracles des é^êques de Mérida paraissent un ouvrage du milieu du vii« siècle, dû à un clerc de Mérida, de race hispano-romaine. La notice de Masona, contemporain de Léovigild et de Reccarède, est importante pour l'histoire de cette période. Ce qui a trait à l'intronisation de Reccarède, à l'insurrection des ariens dans la Gaule gothique est d'un intérêt réel pour l'histoire générale.
La vie de saint Millau, contemporain de Chindaswinthe, écrite par saint Braulion, celle de saint Fructueux, évêque de Braga vers le même temps, écrite par Valerius et l'autobiographie de ce dernier ont moins de rapports avec l'histoire générale. Comme pour les Chroniques, les Vies de saints de la Gaule, principalement celle de saint (]ésaire d'Arles, ne peuvent être négligées.
De même les sept livres de Lettres de Sidoine Apollinaire et ses Poèmes font regretter d'autant plus l'insignifiance de cette branche littéraire dans l'Espagne visigothique. Tout au plus peut-on signaler les lettres d'isidore de Séville à Leudefroid et à Claude, celles de saint Léandre et celle de Tajon de Saragosse à Quiricus de Barcelone. Quelques lettres du roi Sisebut et d'autres qui lui sont adressées, celles d'un seigneur visigoth, Bulgaran, contemporain de Gondemar, ami des lettres où il ne brille
guère. Le plus important |des recueils épistolaires est celui de saint Braulion de Saragosse ; quoique la plupart des lettres ne s'occupent que d'ascétisme, on trouve dans quelques pièces des données précieuses, par exemple dans la lettre adressée par Braulion avec d'autres dignitaires ecclésiastiques et civils au roi Chindaswinthe relativement à Faccession au trône de Recceswinthe, les lettres échangées entre Chindaswinthe et Braulion au sujet du siège épiscopal de Saragosse , celle enfin que Eugène de Tolède adressait à Braulion pour le consulter sur des points de discipline ecclésiastique.
Il faut en outre mentionner les lettres des papes aux princes ou aux grands personnages de la monarchie visigothique, ^ celles des rois visigoths aux papes appartenant pour la plupart au règne de Reccarède. Parmi les Variae, collection de formules et documents procédant de la chancellerie ostrogothique, formées par Gassiodore, onrencontre des notices intéressantes au sujet de la guerre entre Alaric etClovis, et en particulier sur la part prise par Théodoric. Quelques autres documents de la même compilation sont utiles à l'étude des institutions.
L'établissement des Visigoths en Gaule n'amena pas la suppression du droit romain impérial, mais son adaptation à un droit spécial dont le détail nous entraînerait fort loin. Ce droit fut consigné dans un recueil de lois promulgué, au commencement du vi^ siècle, par Alaric II, roi des Visigoths, pour régler la condition juridique des Gallo-Romains soumis à ses dispositions.
Les diplômes et formules sont rares en Espagne.