Hist. nat., XIX
main de la comparution devant César et de l'acquittement, après deux années de séjour à Rome.
Le doute persistant qui plane sur le fait lui-même interdit, on le comprend, toute digression sur l'itinéraire et la durée de la mission. L'apôtre quitta l'Espagne avant la fin de sa carrière et subit le martyre à Rome*. Aucune des stations dans lesquelles il aura pu fonder des Eglises ne nous est connue et si ces Eglises existèrent, nous ignorons le traitement qui leur fut fait pendant la persécution de Néron. Sans doute une inscription trouvée à Marquesia (= Maravesar), en Lusitanie, fait honneur à Néron d'avoir « purgé la province des brigands et de ceux qui inculquaient au genre humain une superstition nouvelle ^ » ; mais cette inscription est d'une fausseté insigne.
Une autre indication sur les premiers fidèles en Espagne nous est fournie par une notice martyrologique qu'on peut ne pas rejeter absolument, bien qu'elle n'ait droit qu'à une assez médiocre créance, puisqu'elle est entièrement isolée et qu'on n'en ressaisit aucune trace dans le martyrologe hiéronymien.
Le « petit martyrologe romain » et le martyrologe d'Adon contiennent une notice empruntée probablement à des actes perdus. On y apprend que, postérieurement au voyage de saint Paul, une mission de
1. Nous menlionnons, à titre bibliographique : Spier, In historia critica de Hispanico Pauli itinere, in-4°, Vitembergae, 17 i2.
2. Corp. inscr. lat., t. H, p. 25, n° 231; J.-E. J. Walch, Marmor His^ paniae antiquum vexationis christianorum neronianae insigne documentum, in-4", lenœ, 1750; Le même, Persequutionis christianorum neronianae in Hispania ex antiqvAs monumentis probandae uberior explanatio^ in-4°, 1753; Le même, Commentarius in marmor Hispaniae antiquum, dans Doxati, Ad novuni thcsaurum veterum inscr iptionum Muratorii supplementum, in-iol., Florentiœ, 170^-
sept évêques fut envoyée en Espagne par saint Pierre K Elle se composait de Torquatus, qui en paraît être le chef, et fonda l'Église d'Acci(= Guadix) au sud de la Tarraconaise ; de Secundus qui fonda celle d'Abula (= Abla); d'Indalecius celle d'Urci; de Ctésiplion celle de Vergium (== Berja); de Caecilius celle d'illiberis (= Grenade} ; d'Hesichius celle de Carcesa (= Cazorla); d'Euphrasius celle dllliturgi(= Andujar). Si on pouvait attribuer quelque valeur historique à ce texte on remarquerait que l'évangélisation du pays a commencé par la région limitrophe de la Tarraconaise et de la Bétique, ce qui inviterait à placer le débarquement de saint Paul à Cadix et son champ d'activité dans la même région. Un seul fait, selon nous, favorise le récit des martyrologes. Au début da iv® siècle un concile se tint à Illibéris, au centre d'une région presque complètement évangélisée et ce fut l'évêque d'Acci, successeur? de Torquatus, qui présida le concile; mais il n'y a peutêtre là qu'une coïncidence fortuite. Quant à la confirmation du fait historique qu'on a voulu chercher dans la liturgie ^ , nous ne pouvons y prêter la moindre valeur. En admettant qu'on retienne le fait de l'envoi de sept évêques par le pape de Rome, la date de cet événement reste inconnue et on n'a aucune raison de la hausser jusqu'au temps des apôtres ; le plus qu'on puisse accorder semble être donc que la mission de saint Paul fut continuée et que, aune époque impossible à déterminer, les chrétientés fondées par l'apôtre avaient pris assez de développement pour que la région comptât sept Églises ^.
1. B. Gams, op. cit., t. I, p. 103-MT : Uebcr die mozarabische Messe. Das officium der sieben Aposteischûlcr in der gothischen Liturgie.
2. B. Gams, op. cit., t. J, p. 118--2-27. Cf. L. Duciiesne, Saint Jacques en Galice, dans les Annatcs du Midi, 190O, t. XU, p. 104-166.
Jusqu'au milieu du iii^ siècle on ne sait plus rien de l'Espagne chrétienne; mais la légende est plus heureuse que l'histoire, aucune période ne lui est mieux connue. Aucun pays de l'Occident n'a produit des fantaisies plus déconcertantes que celui où les inscriptions, les reliques, les manuscrits ont été la source et l'occasion des plus intrépides impostures. Les auteurs espagnols affirment que l'édit du dénombrement qui amena la Vierge Marie à Nazareth avait été promulgué "en Espagne. — Il va sans dire que nous nous bornons à rappeler, nous ne réfutons pas. — Au moment de la naissance de Jésus, l'Espagne fut éclairée par trois soleils et les rois mages quittèrent aussitôt la province d'Ibérie pour se rendre en Terre Sainte. — Le jour du Vendredi Saint toute la région du Mont Serrât est bouleversée et les Catalans assurent que les découpures capricieuses de la montagne datent de l'instant où mourut Jésus- Christ. — Le centurion Corneille est naturalisé Espagnol ^ En ce qui concerne les reliques, il faut s'attendre à tout.
Non contents de la mission probable de saint Paul dans leur pays, les Espagnols voulurent une mission de saint Pierre, mais cette prétention dura peu^; il n'en fut pas de même de la mission de saint Jacques ^.
La tradition du voyage de saint Jacques en Espa-
1. ViCENTE DE LA FUENTE, Hislovia ecclesittstica de Espana, in-S", Madrid, 1873, 1. 1, p. 40-41, est favorable à cette opinion.
2. M., t. I, p. 45 sq. : No somos los espaùoles responsables del origen de esta conseja, y solo se puede imputar à los escritores candorosos del siglo XVII haberla seguido con poca cautela.
3. Parmi les travaux modernes sur la mission de saint Jacques eu Espagne, VHistoria critica de los falsos cronicones, par D.José Godoy Alcantara, in-8°, Madrid, 18G8, tient lieu de tout le reste. On trouvera dans D. Vincente de la Fuente, Historia ecclesiastica de Espana, in-8**, Madrid, 1873, 1. 1, p. 7G-9.%, les légendes les plus saugrenues.
gne avant son martyre, qui eut lieu à Jérusalem en l'an 44, n'apparaît qu'un peu tardivement, et cette circonstance impressionne défavorablement, quand il s'agit d'un événement d'une importance capitale, paraît-il, pour l'histoire ecclésiastique de la péninsule. Ce n'est pas que les occasions de s'en expliquer aient fait défaut, ni que les écrivains aient manqué. Dès le iv^ siècle, Prudence, très empressé à célébrer les gloires hagiographiques de sa patrie, omet de mentionner l'apôtre Jacques parmi ces témoins illustres que les cités d'Espagne représenteront à Dieu au jour du jugement général. Les Galiciens, gens cultivés et diserts, largement représentés dans la littérature ecclésiastique depuis le iv^ jusqu'au ix^ siècle, ne se soucient pas plus que Prudence de leur gloire provinciale. Ni Orose, Idace et Martin de Braga, ni Braulion, Taion, Jean de Biclar, Julien, ni Hildelouse et Isidore ne disent rien, ne savent rien. Leurs voisins de Gaule, très préoccupés de ces questions, ne sont pas mieux instruits. Le rédacteur auxerrois du martyrologe hiéronymien n'a rien appris, car il se résigne à ne rien dire. Grégoire de Tours ne sait rien non plus. Fortunat ne laisse pas sortir Jacques de Palestine ^ ; bien plus, dans une lettre écrite à un évêque de Galice, Martin de Braga ^, il parle des églises évangélisées par les apôtres sans y comprendre celles d'Espagne ; il parle même de saint Jacques et de la Galice, non point en rattachant l'apôtre à ce pays, mais plutôt en l'en excluant : « Au temps, dit-il en substance, où les apôtres se partageaient le monde, Rome échut à saint Pierre, l'Illyrie
i. Carm., VIII, 3. Cf. L. Duciiesne, Saint Jacques en Galice, dans les Annales du Midi, 1890, t. XII, p. l4o-179. 2, Carm., V, 2.
à saint Paul, l'Ethiopie à Matthieu, la Perse à Thomas, rinde à Barthélémy, la Grèce à André, C'est à saint Martin que la Gaule doit la lumière de l'Evangile, c'est au Martin nouveau (l'évêque de Braga) que la Galice est redevable du même bienfait. En sa personne elle jouit de la vertu de Pierre, de la doctrine de Paul, du secours de Jacques et de Jean. » Le recueil d'histoires apostoliques, mis sous le nom d'Abdias et formé en Gaule vers le vi^ siècle, ne dit rien du séjour ni de la sépulture de saint Jacques en Galice.
A Rome, on va plus loin, on nie. Une lettre écrite par le pape Innocent P"", en 416, proteste que « dans toute l'Italie, les Gaules, V Espagne, l'Afrique, la Sicile et les îles interjacentes, personne n'a fondé des églises, si ce n'est ceux que le vénérable apôtre Pierre ou ses successeurs ont constitués évêques. Que l'on cite si dans ces provinces un autre apôtre a enseigné. Si on ne peut citer aucun texte, parce qu'il est impossible d'en trouver, il faut suivre l'usage de l'Église romaine ^ ». Ici, ce n'est pas seulement la formation d'églises organisées qui est formellement contestée ; c'est aussi l'évangélisation, la prédication d'un autre apôtre que Pierre et ses successeurs. L'affirmation était trop absolue pour qu'on puisse croire qu'elle était faite à la légère; en outre, à la date où il écrit, Innocent l^'" pouvait être bien renseigné sur les affaires ecclésiastiques d'Espagne, notamment sur
1. Jaffé, Epist., n. 311 : ad Decentium Engubinum. La légende du voyage de l'apôtre Jacques a été reprise et défendue récemment par le P. Fidel Fita, Santiago de Galicia, Nuevas impugnaciones y nueva defensa, dans Razôn y Fe, t. I, 1901, p. 70-74, p. :200-206, p. 306-315, etc., etc. C'est probablement la faute de celui qui écrit ces lignes, mais les arguments du R. P. Fita lui ont paru insufflsants pour le dessein qu'ils prétendent servir. Sans doute D. Urbano Ferreiroa ne manquera pas de répéter : Es curioso notar cômo escriben algunos franceses de las cosas de Espana.
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celles de la Galice dans lesquelles ses prédécesseurs Damase et Sirice avaient eu plusieurs fois à intervenir au sujet du priscillianisme.
Il semble que voilà une cause jugée ; mais il n'en est rien. Au pape Innocent P'" on oppose saint Jérôme qui s'exprime ainsi : « La voix des apôtres s'est répandue sur toute la terre et leurs paroles jusqu'aux confins du monde. Jésus voyant les apôtres raccommoder leurs filets sur le rivage de la mer de Génésaretli les appela et les envoya en haute mer afin de transformer les pêcheurs de poissons en pêcheurs d'hommes qui prêchassent l'Évangile de Jérusalem jusqu'à l'Illyricum et l'Espagne, s'emparant en peu de temps de la puissance de Rome même K » Le texte ne prouve qu'une chose, c'est que saint Pierre, saint André, saint Jacques et saint Jean auraient des droits égaux à revendiquer les uns ou les autres l'évangélisation de rillyricum, de l'Espagne ou de Rome, parce que les uns et les autres sont désignés dans les divers textes évangéliques dont saint Jérôme compose sa phrase ^.
La « tradition » se prévaut d'autres écrits anciens, ce sont les Catalogues apostoliques. L'un de ces catalogues est une histoire abrégée des apôtres qui circulait en Occident longtemps avant l'époque oii l'on découvrit en Galice le tombeau de saint Jacques. Cette histoire nous est parvenue en latin d'après une source grecque de nulle valeur ^. Aucune des rédac-
■1. In Isaïam,\\l, 42, Pat. Lat., t. XXIV, p. 425, cf. x, 34, ibid., p. 374.
2. Reftcientes relia sua, Mattli., iv, 21, s'applique à Jacques et Jean juxta mare Genesareth et hominutn piscatores, Matth., iv, 18,19; Marc, I, 4G, 17; Luc, V, 1, 10 s'appliquent à Pierre et André.
3. L. DrciiESNE, Les anciens recueils de légendes apostoliques, dans le Congrès scientifique de Bruxelles, 4894.
lions grecques ne parle de l'Espagne si ce n'est à propos de saint Paul ; au contraire les rédactions latines attribuent saint Matthieu à la Macédoine, saint Philippe à la Gaule, saint Jacques à l'Espagne. Pour les deux premiers, les voyages de Macédoine et de Gaule ne représentent aucune tradition locale ; pour le dernier, le voyage d'Espagne constitue un déplacement nouveau, puisque d'après une de ses légendes Jacques passe sa vie entière en Palestine; d'après l'autre légende, il voyage d'abord en Lydie. A quel moment s'introduit la mission d'Espagne ? Les auteurs du vi^ siècle l'ignorent complètement. A la fin du siècle suivant, Aldelm de Malmesbury écrit dans une inscription métrique destinée à orner l'autel de saint Jacques ^ :
Prima fis Hispanas cons>ertit dogmate gentes.
En 686, Julien de Tolède expose la prédication des apôtres et rappelle les nations qui l'ont ouïe. Il attribue à Jacques Jérusalem, à Thomas l'Inde, à Matthieu la Macédoine 2. Ce dernier trait est caractéristique et Julien de Tolède n'a pu le tirer que d'un de ces catalogues retouchés dans lesquels on attribuait à Matthieu la Macédoine et à Jacques l'Espagne. C'est ici le point litigieux. On voit que nous touchons le cœur du sujet. Julien rencontre une tradition qui envoie l'apôtre Jacques dans sa patrie. Va-t-il l'accueillir sans contrôle ?
Non. « Il le fait prêcher aux Juifs, écrit M*'' Duchesne ^, et il caractérise sa prédication en disant qu'elle était appuyée d'un grand nombre de textes