J. Marquap.dt, Rômische Staatsverwaltung, t. I, p
quelques-uns en prenaient ombrage, d'autres se montraient remplis de tolérance à son égard. L'évêque Fructueux était aimé et respecté des païens et des chrétiens \ Dès que la persécution fut déclarée, amitié, tolérance, furent oubliées. L'éveque était menacé, on l'abandonna.
Ce fut « sous le règne de Valérien et de Gallien, sous le consulat d'Émilien et de Bassus,le 17 des calendes de février, un dimanche, que l'éveque Fructueux, les diacres Augure et Euloge furent arrêtés. Fructueux venait de se mettre au lit, quand des soldats arrivèrent chez lui. Ils se nommaient Aurelius Festucius, Aelius, Pollentius, Donatius et Maximus. L'éveque, ayant entendu le bruit de leurs pas, sauta à bas du lit et se présenta sur le seuil de la porte. Les soldats lui dirent : <.< Viens, le gouverneur te fait appeler avec tes diacres » . Fructueux répondit : « Partons. Voulez-vous me permettre de me chausser? »
— « Comme tu voudras. » On les conduisit en prison. Fructueux exultait à la pensée de la couronne du martyre qui lui était offerte, sa prière était continuelle. Toute la communauté venait le voir, on lui apportait des friandises et on se recommandait à son souvenir.
Un des jours qui suivirent Fincarcération, il baptisa un catéchumène qui prit le nom de Rogatien. Les accusés demeurèrent six jours en prison. Le septième jour, 12 des calendes de février, un vendredi, ils comparurent. Le gouverneur Emilien dit : « Introduisez l'éveque Fructueux, Augure et Euloge ».
— Les huissiers : « Les voici ». — Emilien dit à Fructueux : « Tu connais les ordres des empereurs ».
i. Acla S. Fructuosi, 3 : Talent amorem habchat non lantcm a fratribus, sedeliam ab ethnicis.
— « Non, mais je suis chrétien. » — « Ils ont ordonné d'adorer les dieux. « — « J'adore un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et toutes choses. » — « Sais-tu qu'il y a des dieux? » — « Je n'en sais rien. » — « Tu l'apprendras. » — Fructueux leva les yeux au ciel et pria en silence. — « Qui donc sera obéi, craint, honoré, poursuivit Émilien, si l'on refuse le culte aux dieux et l'adoration aux empereurs » , et s'adressant à Augure : « N'écoute pas ce que dit Fructueux. » — « J'adore le Dieu tout-puissant. »
— Émilien dit alors à Euloge : « Adores-tu Fructueux? » — « Je n'adore pas Fructueux, mais j'adore le Dieu que Fructueux adore. » — Emilien revenant à Fructueux lui demanda : « Es-tu évoque? » — « Je le suis. » — c( Tu l'as été » ; et il ordonna que tous trois fussent brûlés vifs.
Pendant le trajet jusqu'à l'amphithéâtre, le peuple s'apitoyait sur Fructueux, car tous, chrétiens et païens, l'aimaient. C'était le type achevé de l'évêque tel que l'avait représenté le Saint-Esprit par la main de l'apôtre Paul. Les frères, qui songeaient à la gloire qui l'attendait, étaient plus enclins à la joie qu'à la tristesse. Plusieurs d'entre eux présentèrent à ceux qui allaient mourir une coupe de vin aromatisé. « L'heure de rompre le jeûne n'a pas encore sonné, » dit Fructueux. Il était dix heures du matin. Les martyrs avaient célébré solennellement dans la prison le jour de station le mercredi précédent, et ils s'avançaient, joyeux et calmes, afin d'achever la station de ce jour-là, vendredi, avecles martyrs et les prophètes dans le paradis que Dieu a préparé à ceux qu'il aime.
Au moment où on arrivait à l'amphithéâtre, un homme s'approcha rapidement de l'évêque. C'était son lecteur, Augustalis, qui, les larmes aux yeux, lui
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demanda la permission de dénouer ses souliers. « Retire-toi, mon enfant, je me déchausserai moimôme, » dit le martyr, tranquille, joyeux et assuré d'obtenir la promesse du Seigneur. Quand ce fut fait, un fidèle nommé Félix prit la main droite de Févêque, le priant de se souvenir de lui. Le vieillard dit alors d'une voix forte : « Il faut que je pense à l'Église catholique, répandue de l'Orient à l'Occident. »
Comme le moment approchait où le martyr allait être brûlé, en présence des frères, sous le regard, attentif des soldats. Fructueux dit : ce Vous ne serez pas privés de pasteur, la bonté et la promesse du Seigneur ne vous manqueront pas. ni maintenant, ni dans l'avenir. Ce que vous voyez est la misère d'une heure. » Ayant réconforté les frères, les martyrs s'avancèrent, graves et radieux. Semblables aux trois Hébreux dans la fournaise, leur nombre rappelait la Trinité. Quand les cordelettes qui leur liaient les mains furent brûlées, libres de leurs mouvements, ils s'agenouillèrent dans l'attitude ordinaire de la prière et ne cessèrent de prier jusqu'à l'instant où ils rendirent l'âme.
La grandeur morale des martyrs avait impressionné profondément les assistants. Deux chrétiens attachés à la maison du préfet, Babylas et Mydonius, pensèrent voir les trois martyrs, le front ceint de couronnes, entrant dans le ciel, tandis que les cadavres carbonisés étaient encore attachés aux poteaux. La fille du préfet, avertie par eux, déclara voir la même chose; alors ils ne doutèrent plus que le préfet lui-même verrait comme eux : « Viens, lui disentils, regarde, vois comme, suivant leur espérance, tu leur ouvrais le ciel. » Le préfet regarda, ilne vit rien.
La communauté était dans la tristesse. L'inquiétude
DES ORIGINliS A LA PAIX DE L'ÉGLISE. 57
envahissait tous les frères ; non qu'on plaignît Fructueux, on l'enviait au contraire, mais on se sentait trop seuls sans lui. A la nuit tombante, les fidèles se rendirent à l'amphithéâtre ; ils emportaient du vin destiné à éteindre les ossements à demi carbonisés dans le brasier. Cela fait, chacun prit pour soi et emporta quelque portion des reliques en cendres ^ Mais le bruit d'un prodige courut alors dans la communauté qui vint exalter la foi des frères et servir de témoignage au dogme de la résurrection de la chair que l'évêque avait prêché et attesté de son vivant. On raconta donc que Fructueux avait apparu à ceux qui avaient dérobé des reliques sur le bûcher et les avait avertis de les restituer sans retard afin qu'elles fussent rassemblées toutes dans un même lieu.
Très peu de temps après ces événements, l'Eglise de Tarragone dut subir de nouveaux désastres. On sait vaguement que des Francs envahirent l'Espagne, saccagèrent Tarragone, ruinèrent un grand nombre de villes, parcourant en tout sens, pendant douze années, la péninsule épouvantée, puis, s'emparant de vaisseaux romains, passèrent en Afrique, où on perd leur trace ^. Nul doute que les Églises n'eurent à souffrir de ces ravages, mais nous ne savons rien de plus. Un silence de quarante années environ enveloppe les communautés de l'Espagne. On vécut alors sans doute parmi des alternatives analogues à celles qui se retrouvent dans presque toutes les provinces de ce trop vaste empire livré sans défense au.: abus d'un pouvoir central énervé mais puissant encore. Une sé-
1. La discipline en vigueur à celte époque ne permettait pas de diviser les corps saints. Cf. De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 31.
2. AcRELius Victor, De Caesaribus : Okose, Adv. pagan. historia, 1. VllI, 22, 41 Auso?yE, Epist. XXXV, 59, GO.
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curité relative et un peu prolongée suffisant à rassurer les esprits avides de repos, il en résultait un amollissement à peu près général des courages. Le diapason n'était plus celui des temps héroïques, mais seulement une résignation tranquille dont on trouve l'expression dans une prière du temps où Ton demande à Dieu « si le repos sourit, de continuer à le servir, si la tentation survient, de ne pas le renier ^ » .
Un profond affaiblissement de l'esprit primitif s'était produit dans la plupart des Églises pendant la deuxième moitié du iii^ siècle. Les canons d'un concile de dix-neuf évêques tenu à Grenade {z=illliheris, Elvire) nous permettent de prendre une connaissance approfondie de l'Eglise d'Espagne au début du iv<^ siècle. La date du concile d'Elvire a été longtemps discutée. Le fait que nous rencontrons parmi les signataires des canons du concile plusieurs pères du concile d'Arles tenu en 314 et que Osius, mort centenaire en 357, y siégea en qualité d'évêque de Cordoue, doit suffire à nous reporter vers le début du iv^ siècle. Comme rien ne prouve que l'évêque Valérius de Saragosse, l'un des pères du concile, fut martyr sous Dioclétien, on est disposé de fixer au concile une date entre les années 300-303. Quelques érudits ont pensé que Valérius avait pu avoir pour successeur un autre Valérius, et rien ne s'y oppose en effet, pas plus que de reporter la tenue du concile jusqu'en 305 ou 306. Cependant cette date ne s'impose pas. Si le concile porte quelques canons qui concernent le crime d'idolâtrie et les rapports avec les païens, il n'y a rien dans tout cela qui prouve
\. 3IoNE, Lateinischc und fjricchische Messen, p. 22.
qu'on sort crune persécution ^ ; au contraire la situation est tolérante. et rassurante, c'est celle qui est décrite par Eusèbe au commencement du huitième livre de son Histoire, celle qui a précédé immédiatement la persécution de Dioclétien. En ce temps-là on nommait des chrétiens gouverneurs de provinces, en les dispensant d'offrir des sacrifices; les palais impériaux, l'administration centrale, les ministères, comme nous dirions, étaient remplis de chrétiens; la famille impériale elle-même comptait, parmi les femmes, plusieurs fidèles. Il y a donc lieu de placer le concile d'Elvire un peu avant la persécution de Dioclétien, aux abords de l'année 300.
Ce concile nous procure la première occasion de nous renseigner sur la répartition ecclésiastique de l'Espagne. L'an 27 de notre ère, Auguste avait adopté pour la province d'Espagne une triple division administrative comprenant la Tarraconaise, la Lusitanie et la Bétique. Nous n'avons aucune raison de penser que les divisions ecclésiastiques ne furent pas calquées sur les divisions politiques, puisque nous ignorons même si le développement de l'Eglise d'Espagne eût justifié un essai de division ecclésiastique. Il est probable que le grand développement du christianisme qui marqua le début du iii^ siècle, se produisit en Espagne comme dans d'autres parties de l'Empire et peut-être, en 216, sous Caracalla, eut-on une division nouvelle calquée sur celle de la province nouvellement créée en Galice. Sous Dioclétien, le « diocèse » des Espagnes comptait six provinces, en y admettant celle deMaurétanie Tingitane^. Celle-ci
-1. L. DuciiESjjE, Le concile d'Elvire et les flami nés chrétiens, daiiis Mélanges Renier, in-8°, Paris, 188G, p. lGO-161.
'2. Nous avons parlé de celte province à propos de l'Afrique à laquelle elle appartient géographiquement.
ne fut pas représentée au concile d'Ëlvire; quanta l'Espagne continentale, nous trouvons : 1° pour la Galice, l'évêque de Légio, l'une des principales villes, sinon la capitale de la province; 2" pou?- la Tarraconaise, l'évêque de Caesaraugusta (=:= Saragosse), la ville la plus importante après la capitale, Tarragone; cette dernière ville n'étant pas représentée; 3" pour la Lusitanie, trois évoques, celui d'Émerita (r=r Mérida), chef-lieu de la province; celui d'Ossonova (= Faro) et celui d'Evora; k° pour la Carthaginoise, la capitale Carthagène envoie un prêtre et le reste de la province envoie huit évêques, ceuxd'Acci^ (= Guadix), de Castulo, de Mentesa, d'Urci, de Toletum (= Tolède), de Salavia, d'Eliocroca (=: Lorca), de Basti ; 5*^ pour la Bétique, les six évêques de Corduba (= Cordoue), d'Hispalis {■= Séville), de Tuccis (== Martos), d'Ipagrum, d'illiberis (= Grenade) et de Malaca (= Malaga) , puis les prêtres de treize autres Églises au moins : Ilipula, Ursona, Illiturgi, Carula, Astigi, Ategua, Acinipo, Singilia, Barba, Igabrum, Ulia, Selambina, Gemella, Ossigi. Enfin quatre prêtres de Corduba, Castulo, Eliocroca et Urci avaient accompagné leurs évêques, mais les noms de leurs Eglises sont tellement défigurés dans les manuscrits qu'il est impossible de les identifier avec des localités connues.
Le concile d'Elvire, antérieur à la persécution de Dioclétien, est le plus ancien concile dont il nous reste des canons disciplinaires. Il est donc d'une importance considérable pour l'étude de la société chrétienne à la veille de la dernière persécution. On y prend sur le vif l'esprit mondain chez les fi-
1. n ne faut pas confondre Acci=:Guadix, au sud de la Tarraconaise, avec Gades=Cadix, au sud de la Bélique.
dèles et les principes qui guidaient les chefs des communautés,. Si nous trouvons dans le concile une énumération si complète et si précise des fautes qui affligeaient la société chrétienne à la fin du iii^ siècle, nous y trouvons aussi une sévérité de répression bien propre à nous donner une haute idée de l'idéal moral représenté par les prélats de ce temps et réalisé, en somme, dans leurs Églises. On n'aurait pas été si dur envers les pécheurs s'ils avaient été bien nombreux, s'ils avaient trouvé quelque appui dans l'opinion et dans la coutume.
Un e des catégories de chrétiens spécialement visées par les pères du concile était celle des « flamines », prêtres du culte municipal ou provincial de Rome et de l'empereur, dont les attributions étaient au moins autant politiques que religieuses. L'Espagne, où le culte des empereurs avait pris un grand développement, comptait, outre les trois flamines provinciaux et leurs femmes [flaminicaé]^ un très grand nombre de flamines municipaux. Chaque ville avait le sien qui sortait de charge chaque année, malgré son titre de « flamine perpétuel ». La perpétuité ne s'appliquait qu'aux honneurs et non à l'exercice du sacerdoce. Quoique le sens honorifique fût beaucoup plus en vue que le sens religieux et que le flaminat consistât plus encore dans la célébration et la présidence des jeux solennels que dans les fonctions liturgiques, il n'en était pas moins une institution qui chaque année entraînait un nombre plus ou moins considérable de fidèles à offrir des sacrifices idolâtriques ou à y participer. C'est de cette situation que s'occupait le concile d'Elvire et il apporta à la résoudre une extrême vigueur. Pour les pères d'Elvire le crime d'idolâtrie, consommé par
Toffrande du sacrifice païen, entraîne l'exclusion de l'Kglise sans espoir d'y jamais rentrer'. Cette sévérité, qui nous semble outrée, s'explique par l'aggravation du péché d'idolâtrie dans les conditions oii le commettaient les flamines. Outre le sacrifice païen, les jeux qu'ils présidaient et dont ils faisaient les frais, entraînaient mort d'homme, et les spectacles qu'ils procuraient contribuaient à la démoralisation des spectateurs ; on les tenait donc coupables d'idolâtrie, d'homicide et d'adultère^. Les ambitieux qui, sans renoncer à briguer le flaminat, se déchargeaient du sacerdoce sur des suppléants et se bor naient aux jeux sont moins mal traités. Ils ne sont pas définitivement exclus] de l'Eglise ; on les y recevra à l'article de la mort, pourvu toutefois qu'ils aient subi la pénitence canonique et qu'ils n'aient pas récidivé, car en pareil cas il n'y a plus de rémission^. Enfin restaient les catéchumènes par profession; ceux-ci, peu soucieux d'obligations trop précises et d'anathèmes menaçants, retardaient leur initiation jusqu'au lit de la mort et, grâce à cet artifice, satisfaisaient sans difficulté aux obligations de la vie publique. Il semble que le haut clergé, quand il était sérieux et convaincu, eût peu de goût pour cette catégorie de catéchumènes et ne les ménageât pas à l'occasion. Les pères d'Elvire se montrèrent assez conciliants et refusèrent le baptême, . avant une épreuve de trois ans, aux flamines catéchumènes qui, tout en s'abstenant des sacrifices, auraient donné des fêtes publiques comportant les jeux incriminés '*.
d. Canon 1.