‹ L'Espagne chrétienneChapitre 41 sur 81 · H. Lcclercq. Les Martyrs, t. ni · texte numérisé non relu

H. Lcclercq. Les Martyrs, t. ni

pas les gens d'Orient, ne crois pas Ursace et Valens. Ils songent moins à combattre Athanase qu'à servir leur hérésie. Crois-moi, Constance, je suis vieux, je pourrais être ton grand-père. J'étais à Sardique et vous y étiez, ton frère Constant et toi, et tous les autres. J'invitai moi-même les ennemis d' Athanase à venir dans l'église où je siégeais, pour dire tout ce qu'ils savaient contre lui, leur répétant d'être sans crainte et de compter sur un jugement équitable. Je ne le fis pas une fois, mais deux fois, leur offrant, s'ils ne voulaient pas que ce fût devant tout le concile, de s'en ouvrir à moi seul; promettant, si Athanase était reconnu coupable, sa condamnation, et s'il était innocent, ajoutais-je, et qu'il vous convainquît de calomnie, au cas où vous ne voudriez pas le recevoir, je l'emmènerais en Espagne avec moi. Lorsque tu l'y eus fait appeler, Athanase se rendit à ta cour, à Antioche; sachant que ses ennemis s'y trouvaient, il demanda qu'on les appelât tous, ensemble ou séparément, afin qu'ils fissent en sa présence la preuve de leurs accusations ou qu'ils renonçassent à le calomnier en son absence. Tu ne l'écoutas pas et eux non plus. Pour quoi donc, aujourd'hui, les écoutes-tu encore? Comment peux-tu souffrir Ursace et Valens qui se sont rétractés et ont reconnu par écrit qu'ils en avaient menti ? Quoi qu'ils disent, ils n'ont pas cédé à la force ; ils n'ont pas été pressés par les soldats ; ton frère n'y fut pour rien. On n'en usait pas de son temps comme l'on fait aujourd'hui : à Dieu ne plaise. Eux-mêmes, de leur plein gré, vinrent à Rome et écrivirent en présence de l'évêque et des prêtres; ils avaient auparavant écrit à Athanase une lettre d'amitié et de paix. S'ils prétendent avoir souffert violence, s'ils reconnaissent que c'est un mal,

si vous ne l'approuvez pas, ne le faites donc pas ; n'écrivez point, n'envoyez point de comtes, rappelez les exilés, pour ne pas exercer de plus grandes violences que celles dont vous vous plaignez. Constant a-t-il rien fait de semblable? Quel évêque a été exilé? Quand a-t-il assisté à un jugement ecclésiastique ? Quel de ses officiers a usé de violence pour obtenir une signature et pour donner prétexte à Valens de parler comme il fait ?

« Change donc de conduite et songe à la mort, au jugement. Laisse là les aff'aires ecclésiastiques, ne te mêle pas de nous dire ce que nous avons à faire et attends que nous te l'apprenions à toi-même. Dieu t'a donné l'Empire et à nous l'Église. Si celui qui attaque ta puissance désobéit à Dieu, appréhende de ton côté de te charger d'un grand crime si tu t'ingères dans les choses de l'Église. Il est écrit : Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Il ne nous appartient pas de gouverner, pas plus qu'il ne t'appartient d'ofi^rir le sacrifice.

« Je t'écris de la sorte pour que tu sois sauvé ; quant à ce que tu m'as fait savoir, voici ce que j'en pense. Je ne puis m'entendre avec les ariens, que j'anatliématise, ni souscrire contre Athanase justifié par l'Église de Rome, par le concile et par moi-même. Tu le sais du reste, puisque tu l'as rappelé et lui as permis de rentrer avec honneur dans son Église. Quel prétexte donneras-tu de ce changement? Les ennemis sont les mêmes, ce qu'ils disent tout bas, — car en sa présence ils se taisaient, — c'est ce qu'ils disaient avant son rappel, ce qu'ils publiaient dans le concile sans pouvoir en faire la preuve quand je les eus obligés de la faire. Qui a pu, après tant de

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temps, te faire oublier tes lettres et tes paroles? Arrête-loi et dans leur intérêt n'écoute pas les méchants de peur de te rendre coupable. Tu le sers en ce moment; mais, au jour du jugement, tu te défendras seul. Ils se servent de toi pour opprimer leur ennemi particulier, te faire servir leur méchanceté et répandre dans l'Église leur détestable hérésie. C'est une imprudence de se jeter dans un péril évident pour complaire à autrui. Arrête-toi, Constance, et crois-moi.

« Je t'écris comme il me semble bon de le faire, ne méprise pas mes paroles. »

Cette lettre ne mit pas fin aux menaces de l'empereur qui, ne pouvant douter que la résistance qu'il éprouvait de la part de l'épiscopat espagnol fût l'ouvrage d'Osius, se le fit amener à Sirmium, où il le retint pendant une année entière. Pendant cette détention, Osius, alors âgé de cent ans, fut odieusement maltraité. Outre les injures et les menaces qu'on lui prodigua et auxquelles une longue habitude devait le rendre assez insensible, on en vint à la violence. Le vieux confesseur fut roué de coups et retenu dans des positions gênantes; on alla même jusqu'à persécuter ses parents. Tout ce qui se passa pendant ces derniers temps de la vie d'Osius est merveilleusement embrouillé. Des contemporains, amis et adversaires ont recueilli tout ce qu'ils ont entendu dire du saint homme, suppléant à ce qu'ils ignoraient et se contredisant les uns les autres avec la plus rare intrépidité. Pour s'expliquer, autant que la chose demeure possibhî.les événements auxquels Osius fut mêlé à ce moment, il faut probablement tenir grand compte de l'état mental du vieillard. Affaibli par le voyage, les mauvais traitements, les sévices, Osius dut subir une crise physique analogue à celle qu'é-

OSIUS DE CORDOUE. PRUDENCE. It7

prouva le pape Pie VII, à Savone, en 1811, crise au cours de laquelle on obtint de lui, grâce à un affaissement cérébral temporaire, des concessions bientôt révoquées touchant l'institution des évêques.

Au moment où ceux qui gardaient Osius le virent ébranlé au point de n'offrir aucune résistance, ils lui arrachèrent son consentement à communiquer avec les évêques ariens Ursace et Valons; cela fait, on voulut sa souscription à la condamnation d'Athanase ; sur ce point, on ne put rien obtenir. C'était une contradiction, mais Osius n'était guère en état de s'en mettre en peine et s'il était possible de reconstituer cette mentalité ébranlée, il semble qu'on en pourrait proposer une explication satisfaisante. L'état d'aiïaiblissement physique où était réduit le vieillard avait eu pour résultat une abolition partielle de la mémoire. Certaines régions demeuraient intactes, d'autres avaient sombré. Depuis bientôt trente années, Osius s'était identifié avec cette idée de l'orthodoxie d'Athanase, elle faisait partie intégrante de sa mémoire et vouloir la modifier, l'extirper, était devenu chose impossible. L'idée de refus était non seulement corrélative à l'idée de souscription dès qu'il s'agissait d'Athanase, elle lui était en quelque sorte automatique. Les noms d'Ursace et de Valens étaient en comparaison de celui d'Athanase des noms nouveaux, ils n'avaient pas pris dans la mémoire du vieil évêque la place qu'y occupait celui du patriarche d'Alexandrie. Dans un moment d'affaiblissement, ils ne représentaient rien ou du moins une chose assez vague; Osius, ne sachant pas trop ce qu'on voulait de lui, se laissa faire.

D'après les canons du temps c'était une faute grave que la communion avec les hérétiques, mais il faut se

rappeler qu'à quelques années de là, saint Martin de Tours, dans la plénitude de sa raison, consentira à communiquer avec les évêques ithaciens pour un simple motif de cliarité ^ L'acte d'Osius devait simplement le compromettre, l'amoindrir, sans procurer aux ariens un avantage très considérable.

C'était néanmoins un premier pas. Osius était si réduit physiquement qu'on put lui en faire faire un second; on l'obligea d'assister au concile qui se tenait alorsà Sirmium. Suivant Socrate, il avait fait quelque résistance, mais on le contraignit, à force de coups, jusqu'à ce qu'il s'y rendit et souscrivit la formule de foi rédigée par les ariens. Saint Athanase ne dit rien de cette signature, Sulpice- Sévère n'y croyait guère et jugeait que l'on n'avait rien pu obtenir à moins que son jugement se fût affaibli. A côté de ces hommes maîtres d'eux-mêmes, on est désagréablement surpris de rencontrer l'évêque de Poitiers, saint Hilaire, se livrer à l'égard d'Osius à un emportement où le zèle pour la religion ne se rencontre pas avec le ton de la bonne compagnie. Après avoir qualifié le vieux confesseur tombé en enfance de blasphémateur, de fou, de délirant, il ajoute les insinuations les plus malséantes, c'est ainsi qu'il attribue sa conduite non à l'affaiblissement de ses facultés mais au désir de rentrer mourir à Cordoue et il ajoute que Dieu n'avait laissé vivre Osius si longtemps que pour apprendre à tous ce qu'il avait été avant ce temps. C'était rappeler les calomnies des donatistes qui accusaient Osius d'avoir livré les livres saints pendant la persécution, crime dont l'avaient absous les évêques de Gaule à la suite de la condamnation des évêques

i. Sur toute cette question, cf. Me:nf.t<dezy pelwo, Hisloria de los heterodoxos espanoles, t. I, p. 71 sqq.

d'Espagne. A ces regrettables emportements on peut opposer, pour Thonneur de la mémoire d'Osius, la parole d'Athanase qui déclarait sa vie entière irréprochable.

Il importe peu de rappeler les calomnies qui poursuivirent Osius. La haine que lui portaient les ariens ne négligeait rien pour lui enlever cette auréole d'orthodoxie dont ils vinrent à bout de le déposséder. La seconde formule de Sirmium qu'aurait signée Osius rentre dans les conditions que nous avons exposées à propos des noms de Ursace et Valens. 11 s'agissait d'une formule nouvelle et, dans ces termes captieux dont il ne voyait plus clairement le sens, Osius ne savait probablement pas ce qu'il approuvait et ce qu'il repoussait. Pour comble de maux, il se trouvait rapproché d'un de ses compatriotes, Potamius évêque de Lisbonne, dont la souscription à la formule hérétique ne peut recevoir aucune excuse. S'il est permis de s'en rapporter sur ce point aux assertions des deux prêtres lucifériens, Marcellin et Faustin, ce Potamius aurait été le mauvais génie d'Osius. Jadis partisan de la foi de Nicée, Potamius l'avait reniée afin d'obtenir la faveur de Constance dont il voulait se faire donner un fonds de terre. Osius mis au courant du marché l'avait divulgué et avait mis Potamius au bande l'Eglise d'Espagne. Potamius avait, pour se venger, manigancé l'exil de Sirmium et là, soit désir d'une vengeance plus complète, soit calcul pour se réhabiliter, il avait amené Osius à souscrire aux mêmes maximes que lui.

On ignore si Osius mourut à Sirmium ou s'il rentra à Cordoue. Les ariens après l'avoir conduit aux dernières extrémités lui procurèrent son dernier triomphe. Epiphane et Sozomène témoignent que le

parti exploitait la conduite d'Osius, produisait des lettres par lesquelles il paraissait adopter l'arianisme et se servait de son nom comme d'un argument irréfutable à opposer aux évéques et aux catholiques de la Gaule. Le mouvement que se donnaient les hérétiques attira l'attention de saint Augustin qui assura qu'Osius était mort dans la communion des évêques d'Espagne; réduisant à néant une fable imaginée ou accueillie par les auteurs lucifériens du Libellas precum et dont Tillemont a fait le cas qu'elle mérite. C'est encore à saint Athanase que nous devons recourir pour l'histoire des derniers moments de son vieux défenseur. 11 nous apprend que, rendu au calme, Osius comprit la faiblesse qu'il avait eue et au moment de mourir protesta dans un écrit tenant lieu de testament de la violence qu'il avait soufferte, renouvela l'anathème contre les ariens et engagea tout le monde à les repousser (27 août 357).

La personnalité d'Osius avait introduit en quelque façon l'Église d'Espagne dans l'histoire générale de la première moitié du iv^ siècle. Le grand homme disparu, l'isolement se fait de nouveau. Du sein de la médiocrité générale quelques noms surnagent, non pas illustres certes, mais moins complètement inconnus que les autres. Les auteurs du Libellus precum ont tenté de procurer au chef du parti luciférien en Espagne, Grégoire d'Elvire, un surcroît d'honneur aux dépens d'Osius. Dans un petit scenaiio assez bien imaginé, Osius était non seulement maltraité, mais damné ni plus ni moins, tandis que Grégoire apparaissait comme le champion de l'orthodoxie trahie à Sirmium par le vieil évêque apostat et blasphémateur. Le seul fait à retenir dans tout cela c'est que Grégoire était évêque dès l'année 357. Il

n'est pas d'ailleurs un inconnu puisque au concile de Kimini (359) il se signala par son adhésion au concile de Nicée et son refus de communiquer avec Ursace et Valens ^ . On peut croire que cette fermeté ne paraissait pas moins admirable à Grégoire qu'à nous-même puisqu'il prit soin d'en faire part à levêque Eusèbe, de Verceil, alors exilé en Thébaïde. La véritable importance de Tévêque d'Elvire tient au rôle de chef du mouvement luciférien qui lui échut à la mort de Lucifer de Cagliari. Les prêtres Faustin et Marcellus, auteurs du Libellus pj-ecum ad Imperatores^ et la « Chronique » de saint Jérôme -^ en rendent un témoignage qui, malgré les objections de Florez, doit être accepté'*. On ne s'aperçoit pas d'ailleurs que Grégoire ait exercé une influence bien considérable en Espagne. Le parti luciférien ne paraît y avoir laissé d'autre trace qu'un écrit intitulé : De Trinitate, longtemps attribué à Grégoire luimême mais qui paraît seulement avoir été composé en Espagne vers la fin du iv*^ siècle ^. Ce n'est pas que Grégoire n'ait jamais pris la plume; saint Jérôme nous avertit qu'il composa « plusieurs discours en langue populaire et un livre distingué Sur la foi; il écrivait encore » au temps où Jérôme parlait de lui, en 392 ; mais, peu d'années après, la paternité du traité avait été transférée de Grégoire d'Elvire à Grégoire de

1. Gams, Kirchengeschichte Spanrens, t. Il, p. 310-314, !2o6-259, 279- 282, compose à Grégoire une biograpliie purement fantaisiste pour tout ce qui concerne le rôle joué à Rimini.

2. Ch. 9, 10, 20, 23, 27 ; P. L., t. XHI, col. 89, 90, 97, 100, 102.

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