‹ L'Espagne chrétienneChapitre 45 sur 81 · Ibid., c. \2i · texte numérisé non relu

Ibid., c. \2i

chants sur la vie de Jésus avec ce titre : E^angeliorum lihri quattuor ou Historîa evangelica. Après le début du premier livre, où il suit saint Luc, le poète prend presque exclusivement saint Matthieu pour base de son récit. 11 semble avoir comparé çà et là la version latine avec le texte grec. Le travail de Juvencus est des plus simples. C'est celui d'un élève médiocre et studieux qu'on oblige à rédiger un pensum en vers latins sur un sujet déterminé. Comme Juvencus avait lu Virgile et les classiques, il avait ramassé dans leurs ouvrages des tours de phrase, des expressions, qui lui paraissaient rendre approximativement le sens de TEvangile. Son bagage jugé suffisant, il s'était mis à la besogne pour un poème de trois à quatre mille vers parmi lesquels il s'en trouve quelques-uns d'une facture aisée et simple. Il faut les signaler avec d'autant plus de soin qu'ils sont plus rares. Presque partout l'embarras se montre sous cette double préoccupation de ne rien changer à l'ICvangile pour le sens et de ne s'écarter en rien des classiques pour la langue. Cette combinaison de Virgile avec saint Matthieu gênerait bien d'autres écrivains que Juvencus. Les plus grandes hardiesses consistent à dire, au lieu de : « Jl fait nuit », « La nuit jette son manteau sombre sur la mer azurée » ; au lieu de : « Il fait jour », « Le soleil à la chevelure de flammes répand sa lumière rose sur la terre ». D'après cela qu'on juge du reste, on est tombé au-dessous de l'abbé Delille, ce n'est que du Lefranc de Pompignan. Jamais le poète n'est plus rassuré que lorsqu'il est le moins à l'aise. Son rêve serait de dépiquer dans Virgile tous les mots dont il se sert, alors seulement il serait tranquille. 11 a quelque part composé un de ses vers en

taillant et ajustant des morceaux d'hémistiches virgiliens :

Postquom altum tenuitpuppis, consuryere in iras Ponlus.

Si rÉvangile avait besoin d'un repoussoir pour ajouter par un contraste de platitude et de lourdeur à son naïf idéal et à sa grâce charmante, on ne saurait mieux choisir que le poème de Juvencus. Il ne fallait pas moins qu'une décadence pour produire un pareil ouvrage et la plus extrême décadence pour en accroître la vogue, ce qui se produisit pendant tout le moyen âge. Aujourd'hui Juvencus est parfaitement inconnu ; c'est probablement ce qui peut lui arriver de meilleur. Aa temps où il vécut, il fut un auteur à succès. Ce qui nous paraît plus choquant était alors les plus rares beautés de son ouvrage ; peut-être y reviendra-t-on et nous tiendra-t-on à notre tour pour des barbares et des cuistres. Juvencus était d'ailleurs enchanté de lui-même et il ne doutait pas que le succès fût en raison du talent déployé, mais ce talent lui paraissait si achevé qu'il l'attribuait à un don particulier de la grâce et, convaincu d'avoir fait œuvre méritoire, il comptait sur ses vers pour lui ouvrir le ciel. Cette aberration n'a rien qui puisse surprendre après l'avoir lu. 11 faut avoir eu cette patience pour se faire une idée de l'épuisement cérébral des Espagnols du iv*^ siècle et s'expliquer l'absence parmi eux d'un penseur, d'un écrivain, d'un artiste. Ceux-ci ne sont tels que dans la mesure où ils communiquent avec la nature et Juvencus au lieu de s'y tremper s'en éloigne avec une sorte d'horreur. On vient de voir comment il ressent le jour et la nuit, et voici maintenant de quelle ma-

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nière il distille les sensations. C'est à propos du mot de Marthe sur son frère mort et déjà en putréfaction : « Il sent mauvais ». Juvencus en fait cette paraphrase : « Je croirais volontiers que son corps ayant perdu le mouvement commence à donner aux membres qui se pourrissent une odeur insupportable ».

De ce rég'ent de collège nous passons à un poète, car à bien prendre ce titre il ne convient qu'au seul Aurelius Prudentius Clemens parmi tous les chrétiens des premiers siècles qui s'exercèrent à écrire sur des lignes d'inégale longueur. Prudence était né, en 348, dans une ville du nord de l'Espagne, à Saragosse, à Calaliorra, ou à Tarragone. 11 reçut une éducation soignée et garda le souvenir d'avoir pleuré souvent des coups de férule reçus. Son éducation terminée, il entra au barreau et plaida. Par suite de cette malencontreuse manie de la plupart des chrétiens, au lieu de nous dire ces choses simplement il enfle la voix, il exagère, accommodant un fond de vérité à des protestations fatigantes et superflues. Dans son lang^age, être avocat se dit : « débiter beaucoup de mensonges ». Tenir dans le monde la place qui appartient à im fonctionnaire se dit de même : « Se vautrer dans les ordures et la boue du péché ». Tout cela est peut-être rempli d'humilité, mais il est bien plus humiliant d'avouer avec précision une faute circonstanciée que de se lancer dans ces divagations auxquelles personne ne croit, ni soi-même. Peut-être ceux qui s'y livrent sont-ils sincères en parlant ainsi qu'ils font. On a tout autant de raisons de le croire que de raisons d'en douter. Quoi qu'il en soit, après des magistratures et des charges publiques, Prudence vieillissant s'aperçut

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que tout, excepté Dieu, n'est qu'imposture et néant ; Il choisit donc le parti le plus solide, laissa les hommes et se tourna vers Dieu auquel il s'adressa dans une très belle langue qui ne sent en rien son débutant. Il y a tout lieu de croire en effet que le talent de Prudence n'avait pas attendu pour se révéler les années de vieillesse du poète, mais peut-être lui fît-on scrupule de quelques poésies fugitives qu'il prit à tâche de faire disparaître. Quoi qu'il en soit, il ne nous est rien parvenu de ces œuvres profanes dont on ne sait que dire.

En 404 ou 405, Prudence réunit et fît paraître ses œuvres; il exposait ainsi son dessein : « Si je ne puis honorer Dieu par mes actions, je veux du moins le célébrer dans mes vers. Avec mes hymnes, je sanctifierai les heures du jour et la nuit ne restera pas en arrière pour chanter le Seigneur. Je veux lutter contre l'hérésie, défendre la foi catholique, abattre les autels des païens; je veux jeter l'invective, ô Rome, à tes idoles ; consacrer un poème aux martyrs et chanter la gloire des apôtres. » L'œuvre de Prudence comprend sept poèmes qui, hormis un seul, portent tous des titres grecs. Dans son ensemble, elle se divise en deux parties distinctes qui diffèrent aussi bien par les sujets que par les mètres dont le poète a fait usage ; l'une contient les poésies lyriques, l'autre les poèmes didactiques, qui sont tous écrits en vers hexamètres. Les pièces dont se compose cette dernière catégorie n'ont rien d'original dans le fond ni dans la forme. Ce sont des ouvrages corrects et laborieux qui pourraient passer indifféremment dans le bagage de quelque très bon versificateur parmi les disciples des grands maîtres. C'est un éloge, sans aucun doute, néan-

moins, on peut l'entendre autrement si on admet que l'ambition d'un poète doit être de sentir et de s'exprimer non comme ses modèles mais comme la nature se révèle à lui-même. Précisément, dans ses poésies lyriques, l'originalité de Prudence se montre à vif ; ce n'est plus l'habile artisan de vers qui se révèle, c'est l'homme.

Le lyrisme était, depuis longtemps, chose rare et même inconnue. C'est un fait digne d'attention qu'aux temps de sa plus grande ferveur et sous le bouillonnement de sève divine à ses débuts, le christianisme n'eût ni un artiste, ni un poète. Au rebours de ces ravissants enfantillages mythologiques et de ces aériennes rêveries panthéistes qui se rencontrent à la naissance des religions antiques, le christianisme, en dehors des évangiles, n'a, dans sa littérature, rien de délicat, de gracieux. Tout entier tourné vers l'action, les ouvrages qu'il inspire sont des traités théologiques, des commentaires d'exégèse, des apologies, des canons disciplinaires, des pamphlets, etc. Il semble qu'appelé sans cesse sur le champ de bataille il n'ait pas eu le loisir d'entreprendre ces travaux pacifiques dans lesquels on ne sent plus le combat ni l'effort, mais seulement la haute et libre préoccupation du grand art. Saint Ambroise, le premier lyrique chrétien ou Occident, composases hymnes pendant qu'il était, avecles fidèles, assiégé dans son église. Dès ce moment, le genre essayé sans succès par saint Hilaire de Poitiers, était créé et Prudence, qui connut leshymnes de l'évêque deMilan, s'en inspira visiblement, sans que cette inspiration influât sur le caractère de ses propres hymnes. Saint Ambroise se soucie de la correction plus que de l'idée et son souffle poétique s'épuise vite; Pru-

dence n'oublie jamais qu'il veut plaire au moins autant qu'il veut édifier, il est poète et ne peut pas cesser un seul instant de l'être.

Le premier recueil de poésies lyriques est intitulé Cathemerinoii (chants pour toute la journée). C'est une série de douze odes pieuses en neuf mètres différents. On a ainsi des hymnes pour toutes les circonstances, pour le chant du coq et l'aube du jour, pour les repasetpour le jeûne, pour l'heure où l'on allume les lampes et pour celle où l'on se met au lit, pourles funérailles, pour Noël, pourl'lipiphanie, enfin on trouve même une hymne qui peut se répéter à toute heure : Hymnus omnis horae.

Prudence semble toujours s'arrêter à regret, et c'est un des traits qui marquent le plus profondément la différence entre saint Ambroise et lui. Cette prolixité, au reste, n'est pas pour nous déplaire. 11 suffirait presque à l'éloge de Prudence d'avoir eu plusieurs de ses pièces traduites par Malherbe et par Racine. Ce dernier est probablement le traducteur que se fût choisi Prudence lui-même. Voici comment il a rendu l'hymne de VAuroi^e :

L'aurore brillante et vermeille Prépare le chemin au soleil qui la suit : Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille ; Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.

Fuyez, songes, troupe menteuse, Dangereux ennemis par la nuit enfantés, Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu'à nos sens vous avez présentés.

Chantons Tauteur de la lumière Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fm, Et qu'en le bénissant notre aurore dernière Se perde en un midi, sans soir et sans matin !

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. Parfois le poète se permet des digressions qui ressemblent assez à des divagations. Par exemple, quand il décrit l'heure où l'on allume les lampes, il songe au buisson ardent et à la colonne de flamme qui précédait la marche des Israélites, et voilà qu'il emboîte le pas au peuple de Dieu, se met à passer la mer Rouge avec lui, l'escorte jusqu'à la terre promise dont le nom seul lui fait songer au paradis dans lequel entrent les véritables Israélites, là-dessus il entame la description du paradis; et tout cela à propos de l'allumage des lampes.

Cela nous choque, nous impatiente et cela même était le meilleur régal des contemporains. L'esprit des gens de ce temps n'allait pas vite, il ne ressemblait guère à celui de nos jours. On ne regardait pas de très près non plus aux idées, mais on s'inquiétait beaucoup de la forme. Cette forme était naturellement exécrable, ainsi qu'il arrive chaque fois qu'on écrit pour écrire et ce n'est pas le moindre mérite de Prudence d'avoir su atteindre le naturel dans un milieu si profondément gâté au point de vue littéraire. Il y a, chez ce contemporain d'une décadence avancée, une entente très fine et un rendu irréprochable des spectacles de la nature comme lorsqu'il décrit : « Le trait d'un rayon de soleil crevant l'ombre dont s'enveloppe la terre et le reflet de l'astre éclatant ramenant sur les choses la couleur » :

Caligo lerrae scinditur,

Percussa solis spiculo,

Rebusque iam color redit

Vultu nitentis sideris^.

Sans doute lorsqu'il s'agissait de descriptions

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