‹ L'Espagne chrétienneChapitre 46 sur 81 · Cathem., X · texte numérisé non relu

Cathem., X

dos beautés de la nature, Prudence n'avait qu'à puiser à pleines poignées dans ses souvenirs classiques, mais il ne s'est pas contenté de, cet exercice de virtuosité. Comme tous les esprits vraiment robustes, il a éprouvé le besoin d'aborder des difficultés irrésolues et, même, non proposées jusque-là. Le christianisme, pour bâtir sa théologie, avait composé un idiome, mélangé de grec et de latin, exprimant des idées nouvelles à l'aide de mots qui n'y étaient pas destinés. Lorsqu'il s'agit pour Prudence de bâtir une poésie morale et théologique, il se trouva acculé à une nécessité analogue. Les mots et les tours de l'ancienne poétique étaient insuffisants pour exprimer les croyances introduites dans la poétique chrétienne naissante, il fallait en créer de nouveaux. D'autres aussi ont été forcés de le faire; mais on voit bien que ce travail leur coûte beaucoup ; ils ont grand'peine à accommoder les figures violentes et rudes de la Bible avec la clarté sereine des images et des comparaisons d'Homère dont toute la poésie ancienne a vécu. Chez Prudence, l'accord se fait plus aisément et les choses semblent marcher d'elles-mêmes. A ce point de vue ses deux odes sur le jeûne sont fort intéressantes à étudier. L'ancienne poésie lyrique ne lui fournissait guère de modèles pour célébrer l'abstinence ; Horace et les autres auraient chanté plus volontiers les agréments des bons repas. Il a donc tout tiré de son fonds, et l'a fait souvent avec un grand bonheur d'expression. Son idée, c'est que le jeûne assure la victoire de l'esprit sur la matière, et il la développe avec une abondance et une vigueur surprenantes. Il emploie les figures les plus hardies pour nous montrer le corps épaissi, l'âme étouffée, l'intelligence alourdie

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par l'excès de la nourriture; il dépeint au contraire, dans une belle strophe, « la folle moisson des vices broyée sous la meule du jeûne, aussi vite que l'eau éteint la flamme et que la neige fond au soleil » ; il trouve enfin ces deux vers énergiques pour résumer le triomphe définitif de l'esprit :

Et cum vorandi vicerit libidinem Late Iriumphet imper ator spiritus '.

Il y a là, sans doute, des images dont aucun poète ne s'était encore servi, mais les termes qui les expriment sont restés latins. Les idées nouvelles se couvrent à demi sous les formes anciennes, et le mélange se fait avec assez d'habileté pour n'avoir rien de trop choquant. La langue se modifie sans tout à fait se dénaturer : c'est un rejeton vigoureux et un peu sauvage qui sort du tronc antique, mais il tient encore au vieil arbre, et l'on voit qu'il se nourrit de sa sève ^.

Prudence n'est pas seulement un lyrique, il est, ainsi qu'on l'a clairement prouvé, un historien ^ d'autant plus considérable et plus digne de foi qu'il n'a jamais songé à écrire l'histoire. Mêlé aux grandes affaires de son temps qu il avait pu voir de près et dans lesquelles il a peut-être joué un rôle, il est pour nous un témoin intelligent et averti du mouvement politique, artistique et mondain vers le temps de Théodose. Un de ses poèmes intitulé Contra Symmachum, contient le récit d'un épisode qui eut le don d'émouvoir une société blasée. Après

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