Cathem , VII
2. G. BoissiEK, La fin du jmganisme, in-12, Paris, 1898, t. H, p. IIG sq.
3. P. Allard, Prudence historien, dans la Revue des quest. histor., t. XXXV, 1884, p. 345 sq.
diverses alternatives, la statue d'or de la Victoire qui décorait la curie Julia, à Rome, et symbolisait les destinées éternellement glorieuses de la ville et du peuple, avait été déboulonnée de son piédestal sous l'empereur Gratien. Les sénateurs païens furent consternés et dépéchèrent à Milan, où résidait l'empereur; mais une lettre du pape Damase les avait précédés, l'empereur refusa de recevoir la délégation et maintint ses ordres. L'année suivante Gratien fut assassiné et une nouvelle députation se rendit à la cour, conduite par un homme digne de tous les respects, le préfet de Rome, Symmaque. L'insuccès cette fois encore et en 389 et 392 ne décourageait pas les tenants de l'ancien culte ; ils poursuivaient le vieux rêve mythologique avec cette obstination douce des partis qui disparaissent. Selon eux, les barbares triompheraient aussi longtemps que la Victoire n'ouvrirait plus ses grandes ailes sur la curie ; l'œuvre d'art symbolique était devenue le fétiche aveugle. Les païens en furent pour leurs frais d'éloquence, l'égide romaine demeura au gardemeuble et Stilicon, vainqueur à Pollentia, n'en rejeta pas moins les barbares hors de l'Italie. Telle fut l'occasion du poème de Prudence. Le sujet est rigoureusement historique et les traits circonstanciés qu'on y a relevés ont pu éclairer quelques événements secondaires des dernières années de l'histoire du iv*^ siècle, en Italie. Nous ne nous y arrêterons pas puisque l'auteur n'y parle nulle part de l'Espagne, mais il nous faut remarquer cependant que le mérite littéraire incontesté des deux livres Contre Symmaque révèle chez l'auteur une souplesse de talent tout à fait remarquable. Si on rapproche les accès de sa verve de celle d'un Commodien, d'un
138 L'ESPAGNE CHRETlEiNNE.
Arnobe, lorsque les uns et les autres tournent en dérision les dieux du paganisme, on s'aperçoit bien vite que le ton et le talent ont changé. Le premier livre Contre Symmaque, contient des passages qu'on a rapprochés avec raison des plus belles satires de Juvénal. A un autre point de vue, il est impossible de passer sous silence l'état d'esprit que ce poème nous révèle chez son auteur. On y constate un patriotisme profond, ardent, raisonné à l'égard de Rome et de l'empire. Cependant, nous le verrons bientôt, Prudence est espagnol jusqu'aux moelles, mais sur son loyalisme il n'entend pas la plaisanterie. C'était alors un lieu commun, et Symmaque l'avait employé, de suspecter le dévouement des chrétiens à l'empire. On leur attribuait tous les maux qui commençaient à fondre sur lui et les esprits les plus libres, trop intelligents pour croire à la vengence des dieux contre des infidèles, notaient malicieusement les moindres démarches et les interprétaient comme d'une tendance subversive de l'ordre établi.
Il était difficile de se tromper plus lourdement. Les chrétiens n'ont pas manqué de loyalisme, loin de là, ils n'en ont eu que trop. Prudence, qui avait la flamme d'un poète, avait l'âme d'un fonctionnaire. L'accusation d'hostilité sourde à l'égard de l'état lui semble le plus monstrueux de tous les crimes. Elle le fait sortir de son naturel assez calme. Non seulement il n'admet pas que Rome doive aux chrétiens sa décadence présente, mais il prétend que cette décadence n'en est pas une, — qu'il la laisse donc aller son train pendant un siècle ou deux, — parce que la richesse et la puissance qui l'accompagnent ne sont pas les plus précieux des biens, que
le Dieu des chrétiens en tient d'autres en réserve, de plus importants et plus efficaces. Saint Augustin raisonnera ainsi devant une situation un peu plus compromise ; mais Prudence trouve autre chose encore ; il n'attribue la puissance de Rome qu'à sa conduite et à sa force, les dieux n'y sont pour rien. « Non, je ne souffrirai pas, dit-il, qu'on insulte nos aïeux et qu'on calomnie des victoires qui nous ont coûté tant de fatigue et tant de sang. C'est outrager nos légions, c'est ôter à Rome ce qui lui revient, que de faire honneur à Vénus de ce qui est l'effet de notre courage ; c'est arracher la palme de la main du vainqueur. Pourquoi donc plaçons-nous au sommet des arcs de triomphe des quadriges, et, sur ces quadriges, les statues des Fabricius, des Curius, des Drusus et des Camille, tandis qu'à leurs pieds les chefs ennemis, la tête basse, les mains liées derrière le dos, plient le genou ; pourquoi attachons-nous au tronc des arbres des trophées victorieux, si c'est Flora, Matuta ou Cérès qui ont vaincu Brennus, Persée, Pyrrhus ou Mithridate^ ? » Tout cela est très juste, mais prenez garde, on vous retournera l'argument et les libertins vous refuseront, pour les mêmes raisons, l'intervention du Dieu des chrétiens.
Sur cette pente du loyalisme le fonctionnaire n'entend plus la voix profonde de la patrie espagnole jadis saignante et vaincue, réduite à n'être qu'une province romaine. Il applaudit à lo défaite ancienne, peu s'en faut qu'il ne maudisse les Numantins et les adversaires de César à Munda, mais il ne songe même plus à eux, et le voilà qui remercie les
\. Contra Symm., l, 550. Il étend un argument de saint Ambroise, Epist. II ad^Valent., c. 5.
vainqueurs au nom des peuples vaincus. « Maintenant, leur clit-il, on vit dans tout l'univers comme s'il n'y avait plus que des citoyens dans la même ville, des parents habitant ensemble la maison de famille. On vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses litiges aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois. Des gens, étrangers entre eux parla naissance, se rassemblent dans les mêmes lieux, attirés par le commerce et les arts; ils concluent des alliances et s'unissent par des mariages. C'est ainsi que le sang des uns et des autres se mêle, et que de tant de nations il s'est formé un seul peuple ^ . »
Voilà une qualité d'arguments que Viriathe et Sertorius n'eussent pas appréciée. Et lequel, d'eux ou de Prudence, eût groupé le plus de partisans au IV® siècle s'il eût été donné aux uns et aux autres de vivre alors et de se compter? Le patriotisme impérialiste était-il en Espagne, à la veille des invasions, au diapason du loyalisme du clarissime Prudence 2 ?
Si Viriathe ou Sertorius fussent revenus vivre parmi leurs compatriotes du iv® siècle, ils eussent éprouvé un certain malaise et un profond étonnement. De toutes parts ils eussent entendu célébrer l'Espagne, mais cet enthousiasme s'épuisait vite dès qu'on quittait la région des louanges pacifiques pour aborder les revendications nationales. A dire le vrai, de revendications, nationales ou autres, il