Contra Sy mm., U, GIO
2. Négative : P. Albert, De Pocsi cJiristiana, 4858; A. Puecii, Prudence. Étude sur la poésie latine chrétienne au IV^ siècle, in-8°, Paris, 1888. Affirmative : G. Boissier, La fin du xjoganisme, t. H, p. d35 sq. ; Chavanne, Le patriotisme de Prudence, dans la Revue d'hist. et de litt. relig., 1899, t. IV, p. 332, 385.
n'était plus question. Ce qu'on appelle renaissance de l'esprit provincial au iv*^ siècle, consiste dans le revwai de quelques vieilleries inoffensives. Personne ne songeait sérieusement à proposer ou à soutenir un mouvement séparatiste. De bonne foi on ne se trouvait pas trop malheureux et on attachait d'autant plus de prix à ce bonheur relatif que, de temps à autre, la nouvelle se répandait d'une incursion de barbares trouant la frontière et ravageant les terres de l'empire. La répulsion instinctive qu'on éprouvait pour ces barbares leur faisait préférer un état de choses parfois assez lourd et pénible ; d'ailleurs Rome, croyait-on, les absorbait peu à peu et se les assimilait graduellement, ce qui reculait d'autant la zone dangereuse. L'Espagne se sentait pour longtemps tranquille. Un grand nombre souhaitaient qu'elle le fût toujours, car ils croyaient sincèrement à l'influence civilisatrice de Rome, aux bienfaits de la paix romaine et à l'éternité de sa domination. Aussi bien, on ne s'aperçoit pas que ces sentiments eussent une inspiration très haute, mais c'est alors surtout que les hommes tiennent à leurs idées quand elles prennent leur source dans l'égoïsme. Claudien, qui ne tarit pas sur cette bienheureuse paix romaine, apprécie surtout la facilité qu'elle procure pour les voyages. Pour ces provinciaux rien n'est comparable à Rome dont ils ont entendu raconter des merveilles. Elle leur apparaît dans le miroitement magique de leur imagination. « Trois, quatre et sept fois heureux, écrit Prudence, celui qui habite la grande ville. » Et pourquoi, en vérité! Voilà bien le mirage qu'exercera de tout temps la capitale sur les gens de la province. Il s'agit moins pour eux de choses précises que de choses
vagues, moins de s'amuser que de voir . Prudence en était là et il ne devait pas être seul de son espèce parmi ses contemporains. Le prestige lointain des mots opérait sur lui. A son âge, et déjà converti quand il visita Rome, il n'y cherchait guère les plaisirs bruj'-ants et faciles, mais il venait se repaître des grands mots sonores, les voir, les toucher enfin. Enfin le voici à Rome, siège du Séjiaty cette lumière du monde, il lui faut çoù' un poniifCj voir une vestale. Ce n'est plus un poète, c'est un badaud.
On n'entrevoit pas très clairement ce que cet état d'esprit pouvait réserver d'entente et de goût pour l'indépendance nationale. Probablement rien de bien précis et, en conséquence, rien de pratiquement réalisable. Une circonstance contribuait à compliquer un peu plus le problème. L'installation des empereurs à Constantinople tendait à donner à Rome un aspect nouveau, celui de ville sainte et de siège universel de la religion. Par une piperie de mots qui se comprend sans peine, la ville sainte, pour nouvelle qu'elle fût, bénéficiait du prestige séculaire de Rome et le pouvoir papal en était rehaussé d'autant. Rome chrétienne, neutralisée en quelque sorte, continuait néanmoins, grâce à l'illusion des mots à projeter sur les institutions romaines, la paix romaine, la domination romaine (toutes choses qui lui étaient originairement étrangères, quelques-unes contradictoires ou franchement hostiles), une sorte de consécration rajeunie. Une confusion s'introduisit et se propagea de très bonne heure entre les destinées merveilleusement renouvelées de la ville et sa domination passée. Rome s'identifiait de plus en plus avec le christianisme. Le centre politique du monde se trouvait depuis trop longtemps à Rome
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pour être déplacé, c'est ainsi que devenu son centre religieux il hérita tout de suite de l'habitude qu'avaient les provinces occidentales de graviter autour de la capitale du monde. Or, précisément une théorie se trouvait prête alors pour attribuer à Rome le rôle de ville élue. Le rang éminent auquel sa puissance l'avait élevé ne lui venait pas de ses divinités nationales, mais du Dieu véritable, le Dieu des chrétiens, qui avait eu en vue de la faire entrer dans ses grands desseins sur l'humanité. Comment songer à se soustraire à cette domination dont l'étendue révélait le plan divin d'associer l'-unité du monde sous la main de Rome à la victoire du Christ sur l'univers. 11 faut reconnaître qu'on a rarement été plus ingénieusement cosmopolite. Dans des pays divisés, les haines nationales eussent à tout moment entravé la communication de l'évangile d'un peuple à l'autre. Une fois la paix établie sur la terre et la domination romaine universelle lui servant de garantie et de véhicule, la religion s'étendra sans obstacles, le Christ peut paraître ^ C'est le dernier terme de l'illusion de Prudence. La grandeur de Rome se trouve rattachée à l'avènement du Christ et au salut de l'humanité. Dès lors, toutes les causes de dissentiment entre le christianisme et Rome d'une part, Rome et les provinces d'autre part, sont supprimées. C'est ainsi que Prudence entendait être romain sans cesser d'être espagnol.
Nous avons d'autant plus de raisons d'attribuer
4. Péri Stephanôn, II, 429 sq. ; Contr. Symm., H, 632 sq. C'est à qui renchérira sur le voisin. S. Ambroise parle du « mariage du Chrisl avec Rome » et Prudence qualifie Rome de « céleste ». Dans tout cela nous ne cherchons qu'à retrouver la pensée exacte de Prudence.
cet état d'esprit à un grand nombre de ses compatriotes que nous le rencontrons identique un peu partout à cette époque. Saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, saint Paulin de Noie, Claudien, Ausone, Rutilius sont des sujets fidèles et convaincus de la puissance romaine au maintien de laquelle s'attachent les destinées et le bonheur du monde. Il n'en avait pas été toujours ainsi. Le centonisateur Juvencus, un demi-siècle auparavant, ne croyait pas aux destinées éternelles de Rome :
Immortale nihil mundi compage tenetur Non orbis, non régna hominum^ non aurea Borna,
et quelques années après la publication des poèmes de Prudence un revirement complet allait se produire; mais rien ne prouve que le bon rêveur ait vécu jusqu'au temps de la prise de Rome par Alaric, en 410, et assisté à l'ébranlement de cette grande construction idéale, qu'avec tant de soins et de si beaux matériaux, il avait bâtie.
Par ses livres Contre Symmaque^ Prudence prend place dans la grande lignée des historiens idéalistes, entre saint Ambroise et saint Augustin^ et son ouvrage tire en grande partie son intérêt d'être venu avant la Cité de Dieu et le Discours sur l'histoire universelle.
Ce qui donne lieu de rechercher la nature et le degré du patriotisme de Prudence et de ses compatriotes, c'est la contradiction qu'on croit relever entre l'ardeur des sentiments qu'il témoigne à Rome dans les livres contre Symmaque et l'ardeur non jnoinsvive qu'il éprouve pour l'Espagne dans le recueil lyrique qui a pour titre Péri Stephanôn. Ce recueil contient quatorze pièces en vers dont .quel-
ques-unes ont l'étendue de véritables poèmes. Ici nous nous trouvons devant l'ouvrage capital de Prudence, celui qui lui fait le plus d'honneur et qui jette le plus de gloire sur l'Espagne. Prudence n'avait pas de modèle et il n'a pas eu d'imitateurs ; ou bien plutôt il a eu un successeur, Agrippa d'Aubigné. Si on veut se faire une idée du degré d'habileté et de perfection des Péri Stephanôn, il faut leur comparer les Tragiques. Les Tragiques sont une suite de faits sans autre lien entre eux que la monotonie. D'Aubigné, comme pour accabler le lecteur, a distribué sa matière — le récit des martyrs protestants — par catégorie de meurtres analogues. Ici, on ne fait que couper la tête, là on ne fait que brûler. Qu'on rapproche — car, en vérité, comparer est trop dire — qu'on rapproche ces statistiques des hymnes combinées avec tant d'art par Prudence et on sentira d'un seul coup que nous avons non pas deux poèmes, mais un poème et un pamphlet. Il n'y a rien de surprenant dans l'échec de d'Aubigné ; seul le rare et plein succès de Prudence force la surprise. C'est qu'en effet le récit en vers d'un martyre avec ses interrogatoires, ses plaidoyers, en un mot tout l'appareil de la justice criminelle est plutôt du domaine des greffiers que des poètes lyriques. Ce qui a donné au nôtre l'idée de tenter un tour de force, ce qui lui a fourni les moyens de réussir, c'est l'importance qu'avait prise à ce moment le culte des saints. Prudence partageait la dévotion populaire dont l'exagération ne laissait pas d'alarmer les gens rassis ; il se faisait une joie, un devoir peut-être, d'étendre les manifestations de la piété à l'égard des martyrs et nous pouvons croire que son appel était entendu. L'argument employé était irrésistible : « Les saints,
disait-il, sont tout-puissants auprès de Dieu et ils versent sur la terre les bienfaits comme l'eau coule des fontaines ; tous ceux qui viennent à leur tombeau les yeux en larmes s'en retournent le cœur joyeux, car le Christ ne peut rien refuser à ceux qui sont morts pour lui. » Nous n'avons pas ici comme dans certains opuscules de Sulpice Sévère et de saint Grégoire I^'"" un catalogue tendancieux de faits très simples, réduits coûte que coûte à fournir chacun un miracle. Prudence n'écrit pas pour prouver sa cause qu'il tient pour démontrée, et les grâces de guérison dont il fait mention n'ont pas pour but de forcer l'intelligence, mais d'émouvoir la reconnaissance. Lui-même cède à l'entraînement et c'est l'ardeur de sa dévotion qui donne à son ouvrage l'accent lyrique dont il est animé.
Il ne faudrait pas presser outre mesure ses récits pour en faire sortir l'histoire, car cette histoire n'est pas toujours indiscutable. Prudence devenu dévot et ayant gardé de ses anciennes fonctions de magistrat des relations avec le monde du « palais » avait à sa disposition deux sources de renseignements : les archives judiciaires et les lectionnaires des Eglises.
Puisant çà et là, il avait pu se procurer de bons mémoires sur les martyrs et il les a reproduits aussi fidèlement que possible. Si les Pej^i Stephanôn engendrent quelque monotonie, elle tient d'abord au sujet qui se répète sans cesse. Ce dont il faut tenir compte au poète, c'est du bon sens qu'il apporte et de l'art qu'il met dans ces épisodes sans cesse reproduits. On voit chez lui toute la distance qui sépare un homme de goût d'un maladroit. Autant les passionnaires du moyen âge entassent le faux, l'invraisemblable, le ridicule jusqu'à la nausée, au-
tant le vieux magistrat se garde de dépasser la mesure et la règle. Les juges qu'il met en scène lui ressemblent et il eût pris plaisir à leur conversation. Ce sont des hommes très corrects et imbus du respect dû aux empereurs. Celui qui condamne saint Laurent est un homme tout à fait sensé qui emploie des arguments malheureusement trop vrais. L'accusation qu'il porte contre le prêtre de s'immiscer dans les affaires domestiques des gens riches et de faire vendre les terres pour doter les églises au détriment des enfants, cette accusation sera une de celles qui auront le don d'émouvoir le plus profondément saint Augustin qui en voyait le bien-fondé dans son entourage. Les martyrs sont parfois moins intéressants que les juges. Ils sont trop longs et trop semblables les uns aux autres. Cette uniformité prouve bien que Prudence a suivi des actes plus ou moins authentiques, car il n'a pu manquer de s'apercevoir de ce défaut.
L'interrogatoire terminé, la torture commence. Ici Prudence est un des écrivains les plus précieux pour la psychologie de ses compatriotes. En Espagne, les chrétiens ne se rangent guère dans la troupe des agneaux bêlants résignés à tout, même à la mort. Ce qu'ils étaient dans le cours ordinaire de la vie, nous l'ignorons malheureusement; mais à l'heure du supplice ils se montrent, quels que soient leur âge et leur sexe, intraitables et provocateurs. La mort, ils la bravent, ils la raillent. Voilà bien la race des Sagontins et des Numantins. Tous parlent, gesticulent, disputent jusqu'au dernier moment. Visiblement ils s'y plaisent et semblent avoir regret que la mort vienne trop vite les interrompre. Prudence ne s'aperçoit pas qu'il s'attarde dans la double jouis-
sance défaire parler en parlant lui-même, et s'il se repose c'est pour énumérer les plus rares supplices avec le secret plaisir de peintre naturaliste. Il y a chez ce bon poète un précurseur de Zurbaran et de Goya. Plaies saignantes, chairs grillées, clous, torches, croix, ongles, tenailles, lambeaux de peau qui volent en l'air, fumée épaisse et puante des martyrs étendus sur la chaise de fer rougi, il regarde tout, flaire tout, décrit tout.
Cette dévotion aux martyrs est le côté le plus espagnol de Prudence et c'est elle qui l'a le plus heureusement inspiré. Prudence aimait l'Espagne avec passion; elle lui semblait une terre bénie à laquelle Dieu témoigne une faveur particulière :
Hispanos Deus aspicit benignus '.
Pour s'en convaincre il jette un regard sur tant de gloires chrétiennes que les cités s'opposent les unes aux autres dans une rivalité qui est de tous les pays et de tous les temps. C'est à qui ajoutera à la célébrité locale par un temple, un reliquaire, même par une hymne en l'honneur du saint dont l'illustration sera sans rivale jusqu'au moment où la ville voisine aura, elle aussi, temple, hymne et reliquaire. Plusieurs hymnes de Prudence paraissent avoir été commandées à l'auteur, la sixième en particulier, pour être lues à l'église pendant la cérémonie liturgique au jour anniversaire du martyr. S'élevant au-dessus des rivalités misérables, Prudence, dans une de ses plus belles hymnes, a groupé dans une gloire unique toutes les villes de l'Espagne. C'est au jour du jugement, lorsque le Christ porté sur