CHAPITRE III
PRISCILLIEN ET LE PRISCILLIANISME
Dccouverto des écrits tic Priscillieii. — Jugement des contemporains. — Apologie de Priscillien. — Utilisation des apocryphes et science scripturaire de Priscillien. — Dangers do sa doctrine. — Concile de Saragosse, en 380. — Intervention de Gratien et de Maxime. — Supplice de Priscillien. — Saint Martin communique avec les Itliaciens. — Les responsabilités.— Le conflit ascético-épiscopalien. —Concile de Tolède, 400. — Destinées du priscillianisme.
La naissance de Fhérésie priscillianiste marque le premier éveil des esprits dans l'Église d'Espagne. Jusqu'à la fin des persécutions nous n'avons rien rencontré. Des hommes, mais pas d'idées. Au moment de la paix de l'Église, le personnage d'Osius apparaît et prend bientôt une sorte de grandeur héroïque. Mais Osius est un lutteur, ce n'est pas un penseur. Grégoire d'Elvire venu après lui fait assez pauvre figure, c'est un vulgarisateur. Pendant tout ce temps le corps épiscopal se blottit derrière le grand Osius et retient son souffle. De temps à autre un nom surnage avec un acte généralement honorable, mais rien de plus ne nous parvient. Juvencus et Prudence honorent leur pays et Prudence donne une idée
avantageuse de la culture intellectuelle de ceux auxquels s'adressent ses poèmes. Damase et Théodose n'appartiennent à l'Espagne que par le sang qu'ils ont reçu. Il semble, en vérité, que tout sommeille lorsque dans le dernier quart du iv* siècle le mouvement priscillianiste va nous montrer les esprits en pleine effervescence, passionnés sur une question religieuse.
Jusqu'à nos jours, le priscillianisme avait été jugé fort différemment; ce qui tient aux préoccupations et aux croyances de ceux qui s'y sont intéressés. Les doctrines de Priscillien ne nous étant connues que sur la foi d'autrui et les contemporains s'étant montrés fort animés contre le novateur, elles n'offraient rien d'avantageux à sa mémoire. Mais l'hérétique regagnait tout ce que ses opinions lui faisaient perdre. Priscillien, brûlé pour crime d'hérésie, devenait la première victime de l'intervention du bras séculier dans les affaires ecclésiastiques, et la sympathie qui s'adressait à lui, s'en faisait d'autant plus retentissante. En 1886, une heureuse fortune nous a rendu les propres écrits de Priscillien; désormais on l'entend lui-même et il expose en personne ses idées. Elles sont contenues dans onze traités, mémoires ou discours, en tête desquels se trouve un écrit composé pour une assemblée d'évêques. Vient ensuite un mémoire apologétique écrit à Rome pour être mis sous les yeux du pape Damase, un compatriote. Dans un troisième traité, Priscillien défend son droit de lire les livres apocryphes, pourvu qu'ils ne soient pas contraires à l'enseignement de Moïse, des prophètes et de l'Évangile. Le quatrième ouvrage traite du carême et du jeûne. Les deux suivants sont des homélies sur la Genèse et l'Exode. Priscillien y combat
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l'opinion de ceux qui veulent que l'homme soit une créature du diable et que le Dieu de l'Ancien Testament soit différent de celui du Nouveau. On voit que nous sommes au cœur du sujet, puisque ce traité contredit absolument la théorie gnostique du dualisme qu'on lui imputait. Ceci, pour le dire en passant, confirmerait l'opinion qu'il s'est produit un développement hétérodoxe de la doctrine primitive ou que les idées de Priscillien ont été accaparées par les Manichéens. Les autres traités présentent moins d'intérêt. Tous ces ouvrages sont assez courts et leur totalité n'offre pas les proportions des traités de la plupart des écrivains ecclésiastiques; néanmoins Priscillien a été favorisé, il est un des très rares hérétiques des premiers siècles dont les ouvrages aient été épargnés. Tels que nous les possédons, ils nous permettent de prendre quelque idée de leur auteur. Priscillien était un homme riche, austère et savant, avec quelque chose d'ingénieux et même d'alambiqué dans l'esprit. Les longues périodes filées avec art dans le désordre apparent des incidentes, les citations multipliées jusqu'à la fatigue, les textes de l'Ecriture derrière lesquels l'auteur s'embusque pour mieux se défendre et pour attaquer plus à l'aise, une recherche de souplesse poussée jusqu'à la subtilité, de la nuance jusqu'au chatoiement, le goût et l'adresse du style pailleté, la recherche laborieuse de l'allégorie rendent la lecture un peu pénible et dispersent l'intérêt; si on se garde ou si on se ressaisit on éprouve un plaisir d'esprit très fin et une satisfaction moins vive que profonde à se trouver dans la compagnie d'un esprit qui sait penser et écrire. Parfois même, on va plus loin. Dans quelques morceaux la conviction est si sincère et la parole si juste qu'on sent
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passer de lui à soi cette flamme, ce quelque chose d'inexpliqué et de pénétrant qu'est la sympathie.
Ce n'est pas ainsi que ses contemporains l'ont apprécié. Celui d'entre eux — il écrivait vingt ans à peine après les événements — qui s'occupe le plus de Priscillien est Sulpice Sévère, dont la Chronique a été écrite vers l'an 400. Sévère avait une horreur profonde de la secte priscillianiste qu'il rattachait au gnosticisme égyptien. On ne sait trop où il avait appris ce qu'il en savait ; mais il n'est guère possible qu'il l'eût inventé. Ainsi donc, d'après Sévère, un certain Marcus K originaire de Memphis, voyant les doctrines gnostiques définitivement discréditées dans son pays, vint en Espagne et chercha à répandre ses opinions. Il s'imposa à deux disciples, Agape, femme de bonne condition, et le rhéteur Elpidius. Ceux-ci gagnèrent Priscillien.
Outre ses qualités d'esprit et la culture qu'il avait reçue, Priscillien avait été un des premiers en Occident à pratiquer l'ascétisme. Sa vertu était hors de question, on ne pouvait nier son détachement de tous les biens du monde, sa piété, sa mortification. Voilà bien des qualités pour un hérétique et Sévère, obligé, quoi qu'il en eût, de les proclamer, sait bien qu'il n'accorde tant que pour reprendre plus. Ayant entendu quelques méchants bruits, il se garde bien de les laisser tomber et il ne se sent heureux qu'après avoir insinué que tous les mérites de Priscillien ne sont que fourberies. Ce contemplatif n'est qu'un magicien plongé dans les mystères de la théurgie. cet
1. Saint Jérôme, Epist. 7i>, l'a confondu avec Marcos, contemporain de saint Irénée. Sur ce personnel proto-priscillien il existe quelques pages assez plaisantes de A. I.avertujon, La Chronique de Sulpice Sévère, in-8°, Paris, i899, l. II, p. 601-606.
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ascète est un libertin qui, en compagnie de quelques femmes, se livre avec ses disciples à d'infâmes plaisirs. Quant aux idées de Priscillien, Sulpice Sévère, qui n'en eut jamais une en propre, ne paraît pas se douter que Priscillien en pût avoir. C'est ailleurs qu'il faut chercher. Or, ceux qui ont parlé des idées de l'hérésiarque n'étaient pas trop exactement renseignés. Orose se contente de provoquer saint Augustin. Saint Jérôme jette quelques mots en courant. Divers synodes réunis pour éclaircir les points obscurs ne semblent pas y voir très clair. 11 faut descendre jusqu'à l'époque de saint Léon P'", qui écrivit au sujet de l'hérésie priscillianiste à l'évêque Turribius d'Astorga. A en croire ces divers témoins, la doctrine de Priscillien est une des plus coupables et des plus dangereuses qui aient jamais paru, car si elle n'a pas d'originalité bien tranchée, elle a rassemblé les doctrines de presque toutes les hérésies et les a unies dans un chaos abominable à un certain nombre de superstitions païennes. Erreurs sur la Trinité, car Priscillien avait adopté le sabellianisme ; erreurs sur le démon, dont il avait fait un principe éternel du mal, auteur de la matière et du péché, car Priscillien avait des points de contact avec les théories marcionites et manichéennes quoiqu'il se séparât d'elles par i l'acceptation de l'Ancien Testament. Ce n'est pas tout : erreurs sur la nature de l'âme que Priscillien regardait comme participant à l'essence divine et dont il admettait la préexistence à l'aide d'un petit roman origéniste; erreurs sur la liberté, puisque Priscillien prêchait une sorte de fatalisme astrologique assez étrange sur lequel Orose a laissé quelques détails curieux ; enfin erreur sur le canon des Ecritures, puisque Priscillien admettait un certain
nombre de livres apocryphes. Tel était le Priscillien (le Sévère, d'Orose, de Jérôme, d'Augustin, de Léon le Grand.
11 y avait bien, on le sait maintenant, qut^lques différences entre ce type conventionnel et le personnage réel, mais est-ce même bien là ce que les véritables contemporains ont pensé de Priscillien? Ce que nous pouvons marquer de distance entre les griefs qui viennent d'être énumérés et la doctrine de Priscillien laisse, nous l'avons dit, entrevoir un développement des altérations introduites de bonne heure dans la conception primitive. En s'emparant de cette conception, ceux qui la déformèrent avec l'intention de la fixer lui firent perdre ce quelque chose de flexible que lui avait donné le souple esprit de Priscillien. En introduisant la forme mouvante dans le moule rigide ils lui ont fait dire ce qu'elle ne disait pas et le charme indécis des conceptions gnostiques avec leurs lignes imprécises, leur exubérante efflorescence a fait place à une doctrine assez étriquée puisque, en dernière analyse, elle n'est qu'une solution de plus, en partie connue déjà, de la question de l'origine du mal. C'était là son fond véritable et par où elle touchait au gnosticisme. Elle dut en avoir quelque temps l'étrange séduction puisque, dix ans après avoir pu rencontrer l'hérétique à Rome, saint Jérôme, quand il écrivit son De i^iris illusti^ibaSy ne se décidait pas encore à se prononcer ni pour ni contre l'orthodoxie de Priscillien. Il y vint plus tard, mais on ne sait sur quelles preuves nouvelles.
Il fallait au reste quelque hardiesse pour condamner un homme si obstinément attaché à l'orthodoxie. A ce point de vue, Priscillien est typique, on ne rencontre une semblable obstination que dans la
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grande génération de Port-Royal. Il voulait demeurer catholique à tout prix. On l'accusa de sabellianisme, il anathématisa les Patripassiens; de marcionisme, il condamna Marcion; de manichéisme, il maudit Manès. Il fallut y renoncer ^ Ithace deMérida trouva autre chose. Priscillien aurait employé des formules magiques de purification des prémices des fruits de la terre ''^; l'inculpé nia le fait et ajouta que ceux qui s'en rendraient coupables devraient être punis de mort, puisqu'il est écrit dans l'Exode : « Vous enlèverez la vie aux magiciens ». — Autre chose : Ses disciples jeûnaient, disait-on, à des jours où le jeûne n'est pas permis. Dans son traité sur la Pâque, loin d'exalter le jeûne, Priscillien ne lui attribue de valeur que dans la mesure où on l'associe aux bonnes œuvres^. Il se défend de vouloir reprendre les générations fantastiques des éons gnostiques. Il nie, avec la dernière énergie, que l'âme humaine soit participante à la substance divine. Bref, il est insaisissable. Mais si on condamne sa doctrine, dira-t-on, c'est qu'il a une doctrine, qu'il lui suffise de n'en avoir pas d'autres que celle de tout le monde. Il est bien persuadé qu'il en est là. S'il n'a pas de doctrine, que poursuiton ? Ce qu'on poursuit c'est l'assouvissement de rancunes personnelles et de vengeances privées. C'est là son crime, il a encouru la haine de plus puissants que lui ; mais qu'ils cessent donc de dissimuler leur animosité sous la fausse apparence d'une querelle dogmatique. Encore un coup il est catholique, veut l'être et le sera toujours, sa devise esttrop claire pour laisser place à la moindre hésitation : « Tout esprit qui pro-