XIV INTRODUCTION
l'autre ne peuvent prétendre au titre de poète et à celui de penseur. Marc-Aurèle, la seule tête philosophique, est vraiment plus romain qu'espagnol ; il reste ainsi que dans les trois grandes catégories de l'humanité intelligente, l'Espagne n'est représentée que parmi les hommes d'action.
Ceux-ci ont un air de famille qui frappe à première vue. Trajan, Osius et Théodose, qui les représentent éminemment, sont ce qu'on pourrait appeler des génies exacts. Rien de spontané chez eux parce qu'il n'y a rien d'indécis. Leur vie entière se développe avec la régularité d'un théorème. Toutes leurs actions rentrent dans une unique formule. Ils ne sont pas sans passion, mais leur passion a é(é calculée à l'avance et ramenée à la quantité de vigueur pratique qu'elle produira. C'est la rançon de ce tour d'esprit, positif à l'excès, que l'incapacité foncière à l'imagination poétique ^ et au rêve philosophique que nous venons de constater. Ainsi tout se tient.
De là aussi la nature des documents historiques que ces générations nous ont transmis. Idace, Orose, Isidore, et les autres, on le montrera plus loin, conçoivent l'histoire des temps passés et l'histoire contemporaine sous la forme d'une Chronique, c'est-àdire d'un enregistrement impersonnel des faits parvenus à la connaissance du rédacteur. Celui-ci n'est pas beaucoup plus qu'un appareil récepteur; il faut regarder de très près pour constater qu'il fait usage du droit de choisir ce qui lui convient, d'interpréter ce qu'il note ou, du moins, de le présenter d'une manière moins indifférente, moins objective, qu'on serait tenté de le croire.
1. Prudence a eu le tour d'esprit poétique bien plus que l'imagination.
INTRODUCTION. xv
Si on va plus à fond on s'aperçoit que cette conception linéaire de l'histoire répond à un état d'esprit particulier consistant à no vouloir produire rien que de définitif. Dans ce but on écarte tout ce qui est extérieur au fait lui-même. On le serre d'aussi près que possible, on l'isole, on l'énonce indépendamment de tout ce qui le précède et de tout ce qui le suit, c'està-dire qu'on lui attribue, en quelque façon, une génération spontanée. Ainsi présenté, l'événement est très exact chronologiquement et topographiquement, c'est son principal mérite, c'est même son unique mérite. L'histoire entendue de la sorte commence avec Eusèbe, continue pendant tout le moyen âge et ne prend fin qu'en des temps voisins des nôtres. Question de talent, d'érudition et de conscience mise à part, Baronius, Tillemont, Mabillon et leurs imitateurs sont les héritiers directs d'Eusèbe, d'Idace, d'Isidore. Ces excellents esprits ne voyaient dans l'univers que l'infmi et le fini, qu'ils s'efforçaient de reproduire comme la projection définitive d'un état définitif. Ils ne concevaient pas comme nous Vindéfiniy le monde en train de changer et de se faire. Les questions d'origines, qui nous semblent compliquées entre toutes, leur paraissaient simples à l'excès. Même, lorsque la critique leur épargnait de recourir aux légendes, ils n'éprouvaient aucun malaise devant ces innombrables questions béantes qui séparent les quelques indications certaines ou probables que nous possédons sur les débuts d'une civilisation, d'une religion, d'une institution. Ils réduisaient à une valeur et une quantité mathématiques tout ce que nous nous elforçons d'analyser, jusque dans son essence subtile, d'instinct profond. En un mot, la mécanique morale du monde leur échappait. C'est là ce qui rend leurs