‹ L'Espagne chrétienneChapitre 7 sur 81 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

récits fastidieux à force d'impartialité et d'inexactitude.

L'histoire n'est que l'ensemble des synthèses vivantes qu'a engendrées le mouvement de la vie générale. L humanité est le facteur le plus énergique de ce mouvement, pourquoi serait- elle déboutée du droit de l'apprécier? Et comment apprécier, si on est réduit à ne rien faire autre chose que de décrire ? Ce qu'on nomme les leçons de l'histoire se trouve dans la manière dont nous envisageons les événements, mais pour bien envisager les événements il s'agit moins d'en savoir le détail que d'en saisir la signification totale. Si l'étude de l'histoire aune vertu d'amélioration pour ceux qui s'y adonnent, elle doit résider uniquement dans la signification historique des événements. Or c'est cette signification qui fait défaut dans l'ancienne méthode des Chroniqueurs et des Annalistes. Chaque épisode est consigné isolément en dehors de la synthèse vivante à laquelle il appartient. C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'était trop vif, Yimmoralilé de la conception linéaire de l'histoire, puisque cette conception aboutit à une notion de bien ou de mal absolu dans chaque acte, sans tenir compte des relations où il se trouve avec d'autres actes, antérieurs ou postérieurs, qui le provoquent, l'expliquent, le condamnent, le justifient ou le modifient.

N'allons pas croire que cette méthode rigoureusement objective en apparence soit la marque d'une parfaite indifférence. Ce serait confondre indifférence avec intransigeance. L'esprit braqué sur un objet unique le grossit démesurément et bientôt le voit seul; dès lors il le juge mal puisqu'il cesse de le juger d'après son rang dans l'univers. Il exalte à ou-

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trance ou bien il maudit sans mesure. Ces personnages et ces peuples qu'on fait passer sous nos yeux, pillards effrénés et incorrigibles, ont sans doute témoigné peu de savoir-vivre à leurs contemporains, mais ils n'en ont pas moins à se plaindre de l'injustice criante que leur ont causée ceux d'entre ces contemporains qui savaient tenir une plume. Chez ceux-ci nul souci de rappeler que des brutalités regrettables n'ont été souvent que de sévères représailles. Aucune enquête pour établir les responsabilités, mais Tinexorable énumération des massacres, des pillages, des brûleries, des violences. A ce compte on se croirait rendu en enfer. 11 n'en est rien. Nous nous figurons très mal ce qu'étaient alors « les misères delà guerre ». Une armée se composait d'une troupe peu nombreuse et indisciplinée. Elle faisait beaucoup de mal sur son passage, mais son rayon d'action était très limité par l'exiguité même de son effectif et de ses moyens. S'il fallait ajouter foi à toutes les exagérations des chroniqueurs on ne s'expliquerait pas que dix ans après l'entrée des barbares en Espagne on y pût faire subsister cent personnes. Dans la réalité, les scènes atroces sont assez débonnaires. Le 28 octobre 456, l'armée de Théodoric entre victorieuse dans Braga. Aussitôt le chroniqueur Idace compare le sac de la ville à celui de Jérusalem par Titus. Or, quand on entre dans le détail, on constate que le sang n'a pas été répandu, que toutes les femmes ont été respectées, qu'on s'est contenté de convertir les églises en écuries et en remises, tandis que le clergé a dû sacrifier ses vêtements liturgiques. Nous voilà loin de la ruine de Jérusalem.

Sans faire des barbares une troupe de bergers de Florian, il faut donc se garder de l'excès opposé, et

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de les noircir outre mesure. Les Visigoths, qui sont ceux d'entre les barbares auxquels nous aurons plus particulièrement à faire, furent des hommes doux et aptes à la civilisation; chrétiens de bonne heure, parlant la langue de Rome, plies à ses institutions, ils avaient à la fois le courage aventureux et la réflexion des races germaniques, avec le sentiment très développé de la liberté individuelle. Celui-là seul qu'ils avaient élu était reconnu pour chef. Ce fatal système électif, que les princes les plus prévoyants s'efTorcèrent d'abolir, survécut à tout ce qui fut tenté pour le détruire. Cette aberration perdit l'Ltat. L'élection, cette déplorable forme de gouvernement, qui met à la portée de toutes les convoitises le pouvoir suprême, tenait les ambitions en constant éveil, encourageait les complots, les révoltes et les guerres civiles. Le début ou la fm de presque chaque règne était ensanglanté par quelqu'une de ces rivalités dont on peut voir les vicissitudes consignées presque à toutes les pages de l'histoire des rois v isigoths. Néanmoins ce que cette institution supposait et entretenait de véritable grandeur n'est pas contestable. La civilisation faisait des progrès marquants dans ce pays où les rois ne pouvaient prononcer ou faire prononcer un jugement hors des formes de la justice, où le servage perdait tout ce qui avait rendu odieux l'esclavage antique, où vainqueurs et vaincus se groupaient, par un louable sentiment de solidarité. Ainsi s'introduisait dans le caractère des Espagnols un élément de vrai individualisme et de sociabilité tout ensemble. Le courage germanique et le courage ibérique, l'un bouillant et plus expansif, l'autre résistant et plus intensif, se mêlèrent à des volontés également énergiques et également amoureuses de l'indé-

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pendaiice. Les sentiments de la dignité personnelle et de riionneur se développèrent; les côtés admirables du caractère espagnol commencèrent à se dessiner.

L'établissement des Suèves dans la Galice, des Vandales dans la Bétique concourait, avec celui des Visigoths dans la vallée de l'Èbre, à introduire en Espagne une certaine quantité de sang germain qui devait modifier le caractère ibérique. La prompte disparition des Vandales, l'affaiblissement progressif des Suèves laissa aux Visigoths la part principale dans cette altération d'où sortit un type nouveau, celui qui se transmit par une poignée de Goths réfugiés dans les montagnes devenues toute la patrie. Cette poignée d'hommes incarne, dans son énergie et ses brillantes audaces, la volonté entreprenante et tenace qui soutint l'héroïque croisade de sept siècles par laquelle, du rivage où il avait été refoulé, l'Espagnol, pied à pied, reconquit sa patrie sur les Maures, étendit ses reprises sur toutes les Asturies, la Galice, le pays de Léon et prépara la délivrance de l'Espagne entière.

Et cependant il existe aujourd'hui, en Espagne, une école pour maltraiter fort tout ce qui, de près ou de loin, touche à la nation et aux rois visigoths. Par suite d'une prétention assez plaisante on est exposé à rencontrer des gens qui se tiennent pour descendants directs des Hispano-Romains ^ A qui a pris

1. « D'après toutes les données concordantes de l'anthropologie et de l'histoire, écril M. Alf. Fouillée, nous pouvons nous attendre à voir, dans l'Espagne du sud et du centre, dominer la race brune à crâne allongé, c'est-à-dire méditerranéenne et sémite. Possédée par les Maures pendant plusieurs siècles, l'Espagne a reçu une forte dose de sang africain. Au nord et à l'ouest se trouvent quelques éléments celles et germaniques. Ceux-ci se sont principalement conservés

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