‹ L'Espagne chrétienneChapitre 68 sur 81 · En espagnol Fuero Juzgo · texte numérisé non relu

En espagnol Fuero Juzgo

se compléta et prit la forme sous laquelle il nous est parvenu. Ce code occupe dans Fhistoire générale des lois barbares une place importante et y figure comme un phénomène très remarquable dont il nous faut faire connaître l'ensemble et le caractère. Comme au temps où on le rédigea tous parlaient latin, on composa une centaine de lois inscrites sous le nom de Chindaswinthe et dont il est à peu près l'auteur; elles sont aujourd'hui réparties dans les douze livres dont se compose le code hispano-gothique.

On peut juger par là que cette loi est très étendue. Elle se compose d'un titre qui sert de préface, et de douze livres, divisés en 54 titres, qui comprennent 595 articles, ou lois distinctes, d'origine et de date diverses. Toutes les lois promulguées ou réformées par les rois visigoths, d'Euric à Egica, sont contenues dans cette collection.

Toutes les matières législatives s'y rencontrent : ce n'est ni un recueil d'anciennes coutumes, ni une première tentative de réforme civile; c'est un code universel, code de droit politique, de droit civil, de droit criminel; code systématiquement rédigé, et qui a l'intention de pourvoir à tous les besoins de la société. Et c'est non seulement un code, un ensemble de dispositions législatives, mais aussi un système de philosophie, une doctrine. Il est précédé et mêlé, çàet là, de dissertations sur l'origine de la société, la nature du pouvoir, l'organisation civile, la composition et la publication des lois. Et c'est non seulement un système, mais encore un magasin d'exhortations morales, de menaces, de conseils. V,^ Forum jadicum, en un mot, porte à la fois, un caractère législatif, un caractère philosophique et un caractère religieux ; il tient de la loi, de la science et du sermon.

CONVERSION Dl£ L'ESPAGNE VISIGOTHIQUE. 331

La cause en est simple : la loi des Visigoths est l'œuvre du clergé; elle est sortie des conciles de Tolède. Les conciles de Tolède ont été les assemblées nationales de la monarchie espagnole. L'Espagne a ce caractère singulier que, dès cette première période de son histoire, le clergé y a joué un beaucoup plus grand rôle que partout ailleurs : ce qu'étaient chez les Francs les Champs de mars ou de mai, chez les Anglo-Saxons le Wiltenagemot, chez les Lombards l'assemblée générale de Pavie, les conciles de Tolède l'ont été chez les Visigoths d'Espagne. Là se rédigeaient les lois, se débattaient toutes les grandes affaires du pays. Le clergé était pour ainsi dire le centre autour duquel se groupaient la royauté, l'aristocratie laïque, le peuple, la société tout entière. Le code visigothique est visiblement l'ouvrage de gens d'église; il a les vices et les mérites de leur esprit; il est incomparablement plus rationnel, plus juste, plus doux, plus précis; il connaît beaucoup mieux les droits de l'humanité, les devoirs du gouvernement, les intérêts de la société ; il s'efforce d'atteindre à un but plus élevé et plus complexe que toutes les autres législations barbares. Mais, en même temps, sous le point de vue politique, il laisse la société plus dépourvue de garanties; il la livre d'une part au clergé, de l'autre à la royauté. Les lois franques, saxonnes, lombardes, bourguignonnes même, laissent subsister les garanties qui naissent des anciennes mœurs, de l'indépendance individuelle, des droits de chaque propriétaire dans ses domaines, de la participation plus ou moins régulière, plus ou moins étendue, des hommes libres aux affaires de la nation, aux jugements, à la rédaction des actes de la vie civile. Dans le Forum judicum^ presque tous les débris de la so-

ciété germanique primitive ont disparu ; une vaste administration, semi-ecclésiastique, semi-impériale, s'étend sur la société. C'est là le côté vraiment capital du sujet, celui par lequel le code visigothique appartient non seulement à l'histoire de la législation mais à l'histoire de l'humanité. Le Forum Jiidicum marque un pas immense dans la direction vers laquelle tendaient timidement les codes barbares, il réalise la fusion des deux sociétés au bénéfice des vaincus, car ce sera désormais l'élément romain, civil ou religieux qui aura la prépondérance dans cette société unifiée. Captivant spectacle que celui de cette décadence romaine rabougrie, ratatinée, sorte de vieil enfant idiot et pervers qui, par l'ascendant naturel de la civilisation sur la barbarie, confisque les forces vives et les ressources profondes du géant brutal et ignorant, les utilise, les féconde et leur imprime son caractère. Le tour d'esprit poli et éclectique qui régnait chez plusieurs rois visigoths depuis Reccarède facilitait cette évolution, et il ne faut pas hésiter à faire la part très large à ces collaborateurs bénévoles de la vertu civilisatrice du monde romain. Le rude soldat, le roi implacable que fut Chindaswinthe mérite une place éminente parmi ces collaborateurs. On ne s'attendrait pas à rencontrer chez lui un homme d'une culture raffinée; cependant il nous reste une' lettre adressée à saint Braulion qui est dans le goût de Voiture et de la société précieuse. Dans ses dernières années il prenait goût à la compagnie des gens d'église, et il mourut dans les premiers jours de septembre 653, sans avoir eu le temps de se faire aimer d'eux tous, si l'épitaphe vengeresse qui lui fut faite appartient bien à Eugène II de Tolède, à qui elle est attribuée.

La mort de Chindaswinthe ne fut Foccasion d'aucun trouble. Son fils Recceswintlie, associé au pouvoir depuis 649, devint seul roi du consentement du clergé et des grands. Dès la première année de son règne, il réunit, le 16 décembre 653, un concile à Tolède, le huitième. Le roi y assistait avec les quatre métropolitains Orontius de Mérida, Antoine de Séville, Eugène II de Tolède, Potamius de Braga, quarantehuit évêques, des abbés, des mandataires d'évêques absents, seize laïques, ducs ou comtes. Recceswinthe ouvrit l'assemblée par un discours et remit ensuite un tome y ou rescrit, en prose rimée, dans lequel il protestait de son orthodoxie. Il rappelait ensuite le premier canon du concile précédent en vertu duquel tous les rebelles et conspirateurs contre le roi sont condamnés à mort sans appel, sauf, dans quelques cas très rares, la permission de crever les yeux à la place de la peine de mort. Le roi demanda qu'on le relevât de ce serment et qu'on lui restituât le droit de grâce. Il proposa ensuite une loi en vertu de laquelle les biens amassés par un roi au cours de son règne devenaient apanage de la couronne, et il mit cette loi aussitôt à exécution en ne réservant pour ses frères et pour lui que l'usufruit des confiscations ordonnées par Chindaswinthe. Le synode répondit aux questions posées par le « tome », formula une profession de foi orthodoxe, rendit le droit de grâce au roi, prononça Fanathème contre les simoniaques et régla divers points secondaires de discipline ; il rappela en outre les décrets du concile de Tolède, en 633, au sujet des juifs et prescrivit que le choix du nouveau roi doit avoir lieu dans la capitale, ou bien là où est mort le feu roi, et qu'il doit se faire par le choix des grands et avec l'assentiment des évêques

et des hauts officiers du palais. L'année suivante on signale un mémoire des juifs baptisés dans lequel ils promettent de rester fidèles à la foi chrétienne. Les synodes du 2 novembre G55 et du l^*" décembre 656 se réunirent à Tolède ; ils offrent un médiocre intérêt pour l'histoire générale. Le concile de la province de Lusitanie, tenu le 6 novembre 666, nous apprend que Recceswinthe avait, sur la proposition d'Orontius, ancien archevêque de Mérida, procédé à une nouvelle répartition des évêchés de la province de Lusitanie. Le roi visigoth vieillissait; son règne, qui fut le plus long de tous ceux des princes de la dynastie, marquait une période de décadence croissante. Quelques années à peine après la disparition de Chindaswinthe, les grands avaient mis en oubli les terribles leçons qu'il leur avait infligées. A partir de l'année 657 commence, dit le Xl^ concile de Tolède, une période de « confusion véritablement babylonienne », qui ne prend fin qu'après dix-huit années, sous le règne de Wamba ' . Malgré son aptitude pour le gouvernement qui lui a attiré les louanges de saint Taïon et qui lui fit choisir saint Hildefonse en qualité de primat de Tolède, Recceswinthe manquait de plusieurs qualités qui font les grands rois ; en outre, il était débauché et il laissa tomber la discipline militaire jusqu'à la pleine décadence. 11 mourut à Gerticos, en 672, le 1^'" septembre, dans un manoir champêtre situé à 13 kilomètres de Valladolid.

i. Parmi ces troubles il faut compter la révolte de Froja sur laquelle Taïon nous a transmis quelques détnils. Froja était soutenu par les Basques qui s'élancèrent sur les basses-terres soumises au roi de Tolède, brûlèrent, pillèrent, etc., emmenèrent des esclaves et du butin.

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