‹ L'Espagne chrétienneChapitre 8 sur 81 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

la peine de lire les chroniques il sera difficile de croire que, pendant dix siècles, le vieux sang romain et indigène se soit transmis sans mélange parmi tant de chances contraires. Après le passage des Alains, des Suèves, des Vandales, des Hérules, des Byzantins, des Franks, après deux siècles de domination visigothique et sept siècles de domination musulmane, dans ce tumulte ininterrompu tantôt sur un point tantôt sur un autre, parmiles violences, les capitulations, les infiltrations, enfin parmi les effets de ce

dans l'aristocratie espagnole. L'Indice céplialique — rapport de la longueur crânienne à la largeur, et signe d'importance capitale pour la race — est remarquablement semblable à lui-même dans la péninsule ibérique, et, déplus, il y est généralement bas, la race dolichocéphale méditerranéenne, à laquelle appartenaient les populations primitives ainsi que les immigrations ultérieures de Pliéniciens, de Maures et de Juifs, y est donc restée pure. C'est là un fait dont il faut tenir grand compte. L'Espagne se trouve ainsi, avec l'Angleterre, le pays le plus homogène de l'Europe sous le lapport de la race. Tous les deux sont dolichocéphales, mais l'un de la race brune du midi, l'autre de la race blonde du noid. La ressemblance fondamentale entraîne, en Espagne comme en Angleterre, une remarquable unité de caractère national sous les variétés les plus grandes de provinces. 11 n'y a jamais eu d'émigration en masse de brachycéphales ou crânes larges par-dessus les Pyrénées. C'est seulement dans les provinces dominées transiloirement par les familles germaniques, Suèves en Galicie, Gotlis à Tolède, Vandales en Andalousie, que la largeur des têtes augmente un peu. Ce n'est pas le fait de la race germanique elle-même, mais, selon la remarque de M. Otto-Ammon, des seris brachycéphales amenés de Gaules par les Germains. M, Federico Oleriz, professeur d'anatomie à l'Université de Madrid, a publié un admirable livre sur la Distribucion geografua del indice cefalico en Espana (1894) et montré que la population est presque entièrement dolichocéphale brune. Les villes ont un indice à peu près égal à celui des campagnes quoiqu'en général plus bas encore. Par lous ces traits, l'Espagne ressemble à la Sicile et à l'Italie du sud, mais non à Tltalie du centre et encore bien moins à celle du nord. Quant à la France, elle n'olfre avec l'Espagne aucune ressemblance de race, si l'on excepte une faible partie de nos Méditerranéens et de nos Basques. On voit ce qu'il faut penser de tous les lieux communs anti-scientifiques sur les races latines. Ces diverses races n'ont rien de latin, sauf la culture, et rien ne ressemble moins à un Français qu'un Italien et un Espagnol, qui eux-mêmes ne se ressemblent pas entre eux. »

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contact journalier, comment pourra-t-on établir la transmission de quelques gouttes du sang ibérique sans se couvrir de ridicule ?

Personne, assurément, n'est obligé d'avoir un Goth ou un Vandale dans sa généalogie, mais personne ne peut se défendre d'avoir quelqu'un d'entre eux et ne doit affecter, à l'égard de ces robustes natures qui infusèrent leur force dans les veines appauvries des Hispano-Romains, un dédain aussi injuste que puéril. Si l'œuvre des Goths a péri, l'inlluence généreuse de leur sang a collaboré à la refonte d'une race rabougrie, ils demeurent, quoi qu'on en ait, parmi les ancêtres bienfaisants du peuple espagnol. Sachons ne repousser rien ni personne, tâchons plutôt de comprendre et parfois même d'imiter. L'arien Léovigild et Sisebut le gongoriste ^ ont poursuivi la libération du territoire et l'indépendance nationale. L'implacable roi Chindaswinthe a réalisé la fusion des deux sociétés, barbare et romaine, au profit de l'unité nationale dont le roi Wamba se soucia assez pour lui sacrifier son propre point d'honneur. En vérité, tous ces barbares ont connu, à leur manière, le vrai et le bien, ils ont aimé l'Espagne et ils n'ont dédaigné personne. Ils ont fondé l'individualité de la patrie^.

Une des erreurs les plus fâcheuses est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux qui l'ont faite. Tous les siècles d'une nation sont les feuillets sacrés d'un même livre. Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect pro-

4. On nie aujourd'hui que Sisebut soit l'auteur des lettres qui lui valent ce titre. .1. Fitz-Maurice-Kelly, Littérature espagnole, d904, p. 7.

2. Au sens moderne du mot, car personne ne songera à refuser aux Numantins et aux Sagontins un égal patriotisme, non plus qu'à Viriatiie, à Serlorius et aux soldats de Munda.

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fond du passé. Tout ce que nous sommes nous le lui devons. Comment échapperions-nous à l'anathème des g-énérations futures si elles entendaient le nôtre contre celles qui s'en sont allées devant nous? Il n'y a pas déforme authentique du bien social. Comment pourrions-nous afficher l'étrange prétention de distribuer l'éloge ou le blâme au nom d'un axiome qui ne sera jamais formulé ? 11 faut donc se garder de rien approuver et de rien condamner sans réserve, il suffît de rendre justice à ce qui fut bon et de condamner ce qui fut mauvais, ou à ce qui nous semble tel, sans y mettre de passion, mais seulement une extrême bienveillance tempérée, si l'on le veut, d'ironie. Nous ne sommes pas sûrs que le progrès existe, ce que nous prenons pour le progrès est le désir que nous en avons, c'est-à-dire une chimère; rien ne prouve que nous soyons beaucoup meilleurs ni pires que les races qui ont passé, il est probable que nous leur ressemblons fort parce que nos instincts sont les leurs et que l'humanité parcourt sans cesse les mêmes phases d'espérance, de déception, d'illusions nouvelles et de nouveau découragement. S'il n'en était pas ainsi nous ne pourrions rien entendre du passé, de ses ardeurs, de ses émotions, de ses lassitudes, de ses joies, de ses passions et de ses douleurs. Mais nous possédons en notre fond de quoi sentir tout ce qu'il a senti et c'est ce qui fait la durable séduction de l'histoire parmi les hommes. A la distance de tant de siècles nous aimons ce que ces barbares ont aimé et nous aimons probablement de la même manière qu'ils aimaient. La vraie manière d'aimer le passé est là tout entière, dans la faculté de le revivre au dedans de nous.

Et ne devons-nous pas à ces vieux morts lointains le même respect indulgent et attendri que nous ac-

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cordons aux morts de la veille? Nous épargnons un blâme trop sévère à ceux qui ne viennent que de disparaître et nous couvrons d'injures la mémoire de ceux qui sont partis depuis mille ans. C'est que nous sommes ainsi faits que nous concevons la mort à plusieurs degrés. Nous nous croyons moins mort le jour de notre enterrement que mille ans après ^ Cela tient à ce que nous ne comprenons pas la vertu du passé et que nous ne tentons aucun effort pour la comprendre. 11 nous manque pour cela le sens de la continuité que les hommes d'autrefois possédaient éminemment. Ils savaient bien que le monde est vieux et qu'on gagne grandement à s'en souvenir. Ils ne croyaient pas, eux, découvrir des vérités inconnues lorsqu'ils trouvaient pour exprimer ces vérités des formules toutes neuves. Toutes les vérités — sauf quelques-unes peut-être, et en très petit nombre probablement — ont été dites ; on peut s'y tenir. Les dédains superbes et les théories hasardeuses n'y changeront pas grand'chose, ou même rien du tout. En fait de sociologie, de démocratie, etc., les rois visigoths en savaient au moins autant que nous, à savoir qu'il n'y a peut-être rien de tout cela, mais que les hommes sont vains et fragiles et que ceux qui viendront après nous diront, en haussant les épaules, que nous n'y avons rien compris.

A l'origine du monde, raconte une légende, l'Espagne demanda au Créateur un beau ciel, et l'obtint;

1. Voir la relation envoyée aux Débats par Renan sur les cérémonies de la célébration du 18« centenaire de la catastrophe de Pompéi ; de semblables cérémonies, si elles étaient faites à Saint-Pierre de la Martinique, écœureraient les plus indulgents.

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