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Hauts fonctionnaires du palais

l'accusait à tort ou à raison, hors le cas de flagrant délit, était à l'abri de toute mesure préventive de nature à le dépouiller de son droit, de son bien, de sa liberté. Les colons et les serfs furent libérés de toutes dettes contractées par eux envers le fisc. Ces mesures étaient destinées à constituer un parti sur lequel Ervige pût s'appuyer en poursuivant les fidèles du roi Wamba. Il s'appliqua consciencieusement à les traquer pendant les années 685 à 687. Confiscation, dégradation, torture, esclavage, tout fut mis en œuvre quoique sans conduire au but souhaité. Lorsque Ervige déposa la couronne, il remettait la vie de ses enfants à la garde de Egica, neveu de Wamba, et son gendre propre.

Le règne d'Ervige avait mis à nu l'irrémédiable faiblesse de la monarchie visigothique qui reposait désormais sur le fondement tout artificiel des synodes nationaux de Tolède dont la convocation prenait l'apparence d'une institution d'état. En 683, le pape Léon II, après avoir confirmé le VP concile œcuménique, s'employa avec ardeur à le faire reconnaître dans tout l'Occident. C'est ce que nous apprennent les lettres que nous possédons encore, et qu'il écrivit aux évêques espagnols, en particulier à l'évêque Quiricius ^ , au roi Ervige ^ et au comte Simplicius. Comme tous les actes du concile n'étaient pas encore traduits en latin, le pape ne put en envoyer aux Espagnols que les parties principales, leur demandant d'accepter

1. Quiricius de Tolède mourut en G80 et Léon II ne monta sur le trône papal qu'en 682. Cette suscription fait donc quelques difficultés. L'archevêque de Tolède n'était peut-être pas si grand seigneur que les Romains fissent attention à savoir son nom très exactement.

2. Dans plusieurs manuscrits la lettre à Ervige est attribuée à Benoît II, successeur de Léon II.

les décisions de ce synode et d'y adhérer. Un notaire romain, Pierre, fut chargé par Benoît II de porter les lettres et de déterminer les évêques espagnols à reconnaître et à signer les décrets du Vl*^ concile. Le roi Ervige engagea chaque métropolitain à faire, dans des synodes provinciaux, ce que le pape demandait. La province ecclésiastique de Tolède donnerait l'exemple. Le quatorzième concile de Tolède se réunit au mois de novembre 684 afin, dit le premier canon, de repousser le dogme pestilentiel d'Apollilinaire, c'est ainsi qu'on nommait le monothélisme. Pour le reste, ce concile ne présente de remarquable que son président Julien de Tolède. Celui-ci avait eu parmi ses prédécesseurs quelques hommes distingués et même d'une réelle valeur. L'un d'eux, Hildefonse, goth de naissance, appartenant à une famille de l'aristocratie, a eu sa biographie écrite par Julien. On y voit que la vie des évêques notables de l'Espagne à cette époque reproduit le schéma presque obligatoire des carrières épiscopales de ce temps. Hildefonse se fait moine et devient abbé. Il assiste en cette qualité aux VIIL et IX*^ conciles de Tolède (653 et 655) et s'y fait apprécier pour sa science, tandis que l'emploi qu'il fait des biens de son père pour la construction de divers monastères lui attire une réputation de sainteté. A la mort d'Eugène II, le roi Recceswinthe fait choix de lui en qualité de primat de Tolède (novembre-décembre 659, et il occupe ce siège jusqu'au 23 janvier 667. Son activité littéraire est contenue dans quelques ouvrages dont il donna de son vivant une édition en quatre volumes. Un siècle environ après sa mort, Hildefonse était entré dans la légende et son panégyrique par Cixila de Tolède en a fixé le trait. •

L'ESPAGNE CHUÉTIENNE.

Eugène son prédécesseur (646-657) a laissé quelques poésies en hexamètres, pentamètres, en vers trochaïques, iambiques et saphiques. Après ces auteurs plus saints que lettrés, l'archevêque Julien, qui semble avoir eu quelques rapports avec Eucheria dont il cite un vers, marque un réel progrès. Ce Julien était de souche juive, bien que sa vie écrite par Félix de Tolède (en 693 ou 694) n'en dise rien. Wamba le fit succéder à Quiricus, il fut sacré le 29 janvier 680. Son activité littéraire a été grande et très variée. Son « Histoire du roi Wamba » est un de ses meilleurs ouvrages. 11 a touché à la théologie, à l'histoire, à l'apologétique, à la musique, à la poésie. Son Ars grammatlca, poetica et rhetorica suit presque mot pour mot Donat, Maxime, Victorinus, Mallius, Theodorus, J^ompeius; Audax et Isidore y sont également cités. Il faut bien tenir pour des témoignages d'activité littéraire ces écrits qui nous paraissent aujourd'hui si totalement dénués d'intérêt. On n'avait pas le droit alors de se montrer difficile au sein de la nuit intellectuelle de plus en plus obscure dans laquelle s'enfonçait le moyen âge. Ce catalogue des hommes illustres que Hildefonse poursuit à partir du jour oii a disparu Isidore ne contient que des noms sans importance et nul talent. Les seuls témoignages qui révèlent la préoccupation persistante de l'esprit sont la présence des écoles dont les conciles de Tolède s'occupent pour en prescrire l'ouverture ou en montrer le bon fonctionnement. Il faut compter en outre les écoles monastiques de Dume près de Braga, de Biclar, d'Agalia près de Tolède, de Servitum dans la Carthaginoise, de Caulianum près de Mérida. Nous ne sommes pas très bien instruits sur ce qu'on y apprenait, mais en

général on s'y occupait à quelques travaux. Les Goths s'étaient piqués d'émulation et voulaient tenir tête aux Romains ; les évêques Masona, Jean de Biclar, Hildefonse, Fructueux sont tous Goths; les rois Sisebut, Recceswinthe et Wambaont des prétentions littéraires, saint Braulion est en correspondance avec deux rois et cinq ou six Goths de qualité. 11 semble donc qu'on ait cédé à des opinions préconçues quand on a représenté le clergé gothique comme responsable de la décadence de l'Eglise d'Espagne. Il s'en faut que le clergé hispano-romain donnât l'exemple de toutes les vertus. Habentius, évêque d'Ecija, est condamné pour calomnie, emploi de témoins subornés et usurpation de siège, en 638; Eusèbe de Barcelone, convaincu d'avoir fait métier d'entrepreneur de jeux, est déposé entre 612 et 621 ; Potamius de Braga est condamné pour incontinence en 656, Justus se répandait dans des sociétés mondaines et y chantait sur la lyre des chansons lubriques. Ces exemples, qui ne sont qu'un choix entre bien d'autres, laissent douter que la corruption des classes dirigeantes soit imputable aux Goths ^ .

Le mélange des races s'opérait d'ailleurs peu à peu. Depuis l'année 583 une loi avait supprimé l'interdiction de mariage entre Visigoths et Hispano- Romains; interdiction qui n'était elle-même que l'application d'une loi romaine de Yalentinien P"^ (28 mai 365) que les rois visigoths avaient maintenue jusque-là dans le code d'Alaric. Au vii^ siècle, cette

4. On ne saurait d'ailleurs prétendre dresser des statistiques d'une rigueur absolue parce que beaucoup de Goths adoptaient des noms latins; par exemple : Jean (de Blclar) ; Fructueux (de Braga); Renovatus (de Mérida) ; le duc Paul ; Sincticius, Oeidonum, etc.

fusion s'affirmait dans l'abandon progressif de la langue gothique. Les Goths semblaient avoir oublié leur langue; mais la langue latine ne s'en trouvait pas mieux. On voit, en effet, saint Isidore recommander aux clercs de surveiller leur prononciation et de se souvenir de l'accent afin que les incongruités phonétiques qui émaillaient leur conversation cessassent de divertir à leurs dépens les personnes bien élevées. Les Suèves eux aussi avaient adopté le latin et leur apôtre, saint Martin de Braga, ne s'adresse à eux que dans cette langue.

Il nous reste maintenant à voir ce que furent les dernières années du royaume visi gothique?

Egica inaugura son règne par la convocation d'un concile qui fut le quinzième de Tolède et comprit soixante etunévêques, plusieurs abbés, des mandataires d'évêques et dix-sept grands du royaume. L'assemblée se tint dans la cathédrale et s'ouvrit le 11 mai 688. « Illustres pères, au milieu desquels je crois voir siéger Jésus-Christ lui-même, dit le roi, je me sens enveloppé dans le réseau d'un double serment et je ne puis observer l'un sans violer l'autre; car je passerai également pourun parjure si, contre la justice que j'ai promis de rendre à mes sujets ,je conserve àlafamille du roi Ervige des propriétés mal acquises, ou si, pour rendre justice à mon peuple, je frappe leurs personnes ou leurs biens des châtiments qu'ils ont mérités. » Les Pères de Tolède trouvèrent un accommodement. D'après eux, le second serment déliait du premier. Celui-ci n'était que particulier, celui-là était général et il enveloppait l'autre ; le premier tendait à assurer l'avantage de quelques individus, l'autre préparait l'avantage de tous. Or fallait-il sacrifier le bien de tous au bien de quelques-

uns et faire acception de personnes aux dépens des intérêts du pays? Non assurément ! En conséquence, le roi Egica était relevé de son premier serment et autorisé à comprendre tous ses sujets dans une commune affection, mais sans acception de personnes.

Le synode eut à s'occuper d'une question plus délicate encore. Pour exprimer leur adhésion à la doctrine orthodoxe du sixième concile œcuménique, les évêques espagnols avaient, deux ans auparavant, envoyé à Rome un mémoire composé par Julien de Tolède et intitulé Liber respojisionis fldei nostrae ou encore Apologia. Il comprenait quatre chapitres. Les Romains, à qui il ne déplaisait pas de donner un affront public au primat de Tolède, lurent l'Apologie et levèrent les bras au ciel. Elle contenait des propositions malsonnantes, elle était renvoyée à corrections. Julien n'était pas homme à prendre l'alarme. Au pape Benoît II qui blâmait les mots : i^oliintas genuit voliintatem, il répondit qu'il l'avait mal lu ou bien qu'il ne l'avait pas su comprendre. Le prestige du primat, suspecté à Rome, risquait d'être ébranlé, aussi Julien commença une seconde Apologie dans laquelle, à l'aide de son érudition patristique qui était étendue et exacte, il démontra qu'il s'était exprimé comme les Pères de l'Eglise eux-mêmes. Le synode se rangea de son côté et déclara que c< pour ce qui est de l'homme, on ne pouvait pas dire, il est vrai, que la volonté engendrait la volonté, car sa volonté sort de l'esprit. Dans Dieu, au contraire, vouloir etpenser étaient une seule et même chose. Athanase et Augustin s'étaienteux aussi exprimés de cette manière. Dans le second chapitre du Liber responsioiiis on avait parlé de trois substances dans le Christ, ce que le pape avaitblâmé. Il avait tort. Tout

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homme en effet se compose de deux substances, le corps et l'àme ; dans le Christ il y avait en outre une troisième substance, la nature divine ». Les Pères et même la sainte Ecriture se trouvaient encore ici pour les Espagnols qui avaient extrait presque mot pour mot leurs IIP et IV^ livres des ouvrages de saint Ambroise et de saint Fulgence et personne n'était en droit d'attaquer ces Pères. Désormais, les membres de l'épiscopat espagnol étaient décidés à ne plus discuter avec quiconque n'adhérerait pas à leur doctrine extraite des Pères et ils concluaient en reconnaissant que leur réponse était de nature à ne déplaire qu'à des rivaux ignorants. Le pape et ses théologiens n'avaient pas l'habitude d'être ainsi menés tambour battant. La réponse des évêques de Tolède et la deuxième Apologie de Julien les convainquirent que pour cette fois il fallait rendre les armes et rompre la chicane.

D'autres difficultés et de plus grands périls signalèrent le règne d'Egica. Julien de Tolède mentionne dans son Progjiosticon une expédition militaire, en 688, dont il ne nous fait pas connaître le but; peut-être est-ce une tentative de débarquement opérée par les Byzantins sur le littoral oriental de la péninsule et renouvelée sous Witiza, tentative dont 1' « Anonyme de Cordoue » a gardé le souvenir. La guerre extérieure était cependant moins funeste que les mouvements continuels à l'intérieur. A la mort de Julien de Tolède on lui avait donné pour successeur Sisbert (690); celui-ci se mit à la tête d'une conspiration. Egica, voyant tous ses efforts pour rétablir la paix échouer misérablement, employa les répressions sanglantes. Le seizième concile de Tolède (2 mai 693) laissa voir son dessein. L'archevêque Sisbert, con-

vaincu d'avoir comploté le massacre du roi et de la famille royale, fut excommunié, déposé, exilé, et remplacé par Félix de Séville. Ce complot n'était pas le seul qu'on eût à réprimer Les Juifs, exaspérés depuis longtemps par la politique des rois visigoths, principalement par l'application rigoureuse des lois d'Ervige, avaient tramé avec leurs coreligionnaires d'Afrique une conjuration ayant pour but la destruction générale du christianisme dans la péninsule et l'introduction des Arabes dans le pays à condition d'obtenir les mômes franchises qui avaient été accordées aux Juifs résidant dans la Tingitane. Le dixseptième concile de Tolède fut réuni à cette occasion, le 9 novembre 694. Les Juifs avouèrent tout et on les condamna, sauf ceux de laNarbonnaise, à être mis en esclavage jusqu'à ce qu'ils eussent donné des gages d'une conversion sincère. Cet esclavage devait être subi hors du lieu natal de chacun de ceux qui y étaient réduits; les enfants, dès l'âge de sept ans, étaient soustraits à leurs parents pour être instruits et élevés dans le christianisme. Les Goths furent à peine moins mal traités que les Juifs ; pendant quelque temps ce fut une suite ininterrompue de confiscations, d'exils, d'emprisonnements, de condamnations à mort. Mais la répression fut efficace, l'opposition et les complots disparurent, tout rentra dans la paix. Ces dernières années de bonheur que connut l'Espagne furent les dernières de la monarchie visigothique. Cette période dura peu, mais nous possédons sur elle des indications suffisantes pour nous représenter l'état du pays pendant la fin du vii<' siècle et le début du siècle suivant.

L'aisance et le bien-être reparaissaient en Espagne aussitôt que les violences s'interrompaient quelque

temps. Les colons libres ou serfs vivaient contents de leur sort et on ne redoutait plus aucune révolte rurale analogue à celle des Bagaudes dans les derniers temps de la domination romaine ^ . On remarquait même, de la part des paysans, un certain attachement au sol bien qu'il se manifestât sous une forme un peu rude. Les colons de l'un des domaines du fisc donné à l'abbé africain Nunctus et à ses moines par le roi Léovigild, s'indignent à la vue de la pauvreté de leur nouveau maître et pour s'en débarrasser, le tuent Les colons de l'Église de Mérida que l'évêque intrus emmenait avec lui en quittant la ville, se lamentent à ridée de quitter leurs familles et leurs terres. Les affranchis, que l'acte de manumission avait mis en pleine possession de leur liberté, sans aucun lien de dépendance envers leurs anciens maîtres, se trouvaient placés sur un pied de parfaite égalité avec les ingénus ou libres de naissance ; la loi finit par consacrer cette égalité que l'usage avait introduite et le roi Wamba permit à cette sorte d'affranchis d'épouser des personnes de naissance libre, ce qu'il interdit absolument à tous les autres. Quant aux esclaves proprement dits, plus humainement traités au temps des rois goths de Tolède qu'ils ne le furent jamais peut-être, ils avaient été l'objet d'une confiance singulière. Loin de consacrer la suspicion qui caractérisait l'attitude de la loi romaine à leur égard, laloi gothique prescrivit à tout Goth, Suèveou Romain

1. Les Bagaudes disparurent de l'Espagne avec la domination romaine. En 449, Basile, leur chef, s'empare de Tarragone et la pille, après avoir égorgé la garnison des conlédérés barbares et l'évêque Léon, puis, vers la fin de la même année, en compagnie de Rechiaire et de ses Sucves, il ravage le teritoire de Saragosse.En 453, Frédéric, frère du roi ïhéodoric II, extermine avec des Visigotlis les derniers Bagaudes dans la Tarraconaisc.

propriétaire d'esclaves d'équiper militairement la dixième partie d'entre eux et de marcher à leur tête chaque fois qu'il allait à la guerre. Dès qu'on lui avait mis les armes à la main, le tempérament de l'Espagnol reparaissait; son mépris du danger et de la mort, loin d'être des qualités appréciées, semblaient au propriétaire autant de préjudices graves portés à ses intérêts par ces esclaves qui étaient son bien et dont le goût pour l'héroïsme lui causait des pertes sèches. Aussi s'efforçait-il de son mieux de soustraire ses gens au service armé que leur imposait le code militaire et luttait-il au nom de l'intérêt privé menacé contre le roi uniquement préoccupé de l'intérêt général. Cette opposition des maîtres avait encore une autre raison. L'esclave gravissait les échelons de l'ordre social avec une rapidité qui devenait une menace pour l'ordre établi. On le voyait, comme à Byzance, revêtir les plus hautes charges du palais, siéger à ce titre dans le conseil de la nation, parmi les ducs, les comtes, les évéques, les abbés, parfois peut-être à côté de son ancien maître.

L'homme, de naissance barbare ou romaine, possédait généralement le maximum de la liberté que l'on pouvait souhaiter en ce temps. Nous avons mentionné à ce propos le canon duXIIP concile de Tolède qui interdit l'emploi des mesures de rigueur préventives : arrestations, interrogatoires, question ordinaire et extraordinaire, saisies, dégradations, confiscations.

Il semble en outre que nous ne devons pas accueillir à la lettre ces longues séries d'anathèmes, de répressions plus ou moins impitoyables qui remplissent les canons des conciles. Telle ordonnance est si rigoureuse qu'il eût suffi de l'appliquer pour faire

disparaître le mal qu'elle prétend atteindre; or, les prescriptions reparaissent périodiquement, preuve qu'elles n'ont pas produit l'effet radical qu'on en attendait. Le concile de 693 nous apprend que les restes d'idolâtrie contre lesquels s'élevait saint Martin de Braga se sont maintenus. Les évoques, les prêtres et juges ont ordre de s'opposer au culte des pierres, des arbres, des sources; les délinquants sont punis d'une amende ou de cent coups de bâton; dans ces conditions on s'explique la persistance du paganisme. Goths et Hispano-Romains vivaient dans un bon Raccord relatif. Depuis l'abrogation de la loi de Yalentinien I^"^ relative aux mariages entre Romains et barbares, les races se mêlaient, confondaient leur sang et, ce qui est bien plus puissant, leurs intérêts. Le partage des terres imposé aux anciens habitants par les premiers conquérants de 409 était aussi parfaitement oublié que peutl'être de nos jours un épisode des guerres de religion avec les conséquences qu'il aurait eues. Les grands propriétaires avaient seuls été atteints et lésés parce partage, ce qui, loin d'être mal vu des paysans, avait dû leur agréer fort; quant aux historiens et chroniqueurs contemporains, ils ne s'en occupent pas et la mesure ne nous est connue que grâce à un texte de loi^. Il est en outre assez vraisemblable que, soit dans la Tarraconaise où les Visigoths imposèrent le partage aux anciens habitants du pays, sous le roi Euric de Toulouse, soit dans les autres provinces, où, comme nous l'avons dit, ces mêmes Visigoths se substituèrent aux premiers partageants, cette opération fiscale onéreuse

i. Forum Judicum, t. X, 1. I, 8. On voit par cette loi, et ce fait est confirmé parla loi suivante, que le partage en question n'avait pas eu le caractère d'universalité qu'on lui prête parfois.

à l'aristocratie hispano-romaine, amena pour le reste de la population espagnole, composée presque en totalité de pauvres gens, un changement de situation tout à son avantage. Les Goths, en effet, pasteurs et nomades, comme tous leurs congénères, ne s'entendaient que médiocrement en agriculture. Trop peu nombreux d'ailleurs pour suffire au défrichement et à la mise en rapport des vastes domaines qui venaient de leur échoir en partage, ils ne demandaient pas mieux que de louer — ne pouvant pas aliéner — aux Espagnols pauvres celles de leurs terres que leurs propres esclaves ne pouvaient cultiver, ou qui n'étaient pas nécessaires à l'entretien de leurs troupeaux. Or, comme les conditions du colonat libre chez les Visigoths étaient équitables et rémunératrices, il est très probable que l'entente se fit aisément entre l'otîrant et le demandeur et que beaucoup d'Hispano-Romains étaient devenus les colons et les clients des nouveaux propriétaires du sol '. Ces Hispano-Romains arrachés à la misère par les Visigoths, ne nourrissaient pas évidemment contre leurs bienfaiteurs l'antipathie nationale qu'on prête si volontiers à leurs compatriotes.

Depuis la conversion des Visigoths une détente notable s'était produite parce que désormais les revendications religieuses disparaissant enlevaient aux revendications patriotiques l'essence subtile dont elles s'alimentaient. A la fraternité religieuse s'ajoutait la fraternité d'armes. Tous se battaient pour leur pays sur les mêmes champs de bataille, contre les mêmes ennemis. Cette fraternité religieuse, à elle seule, eût

i. Sur le colonal, les patrons et les clients, cf. Forum Judicum, 1. V, t. ni. Le métayage paraît avoir été la condition ordinaire du colonat libre sous les rois gotiis de Tolède. Ibid., l.IU, t. IV.

d'ailleurs promptement amené la fusion complète des deux races qui se partageaient l'Espagne. Cela est si vrai que, dès avant le retour en masse des Visigoths au catholicisme, la fusion était accomplie entre les quelques Goths déjà catholiques etles Espagnols. Nous en trouvons l'incontestable preuve dans le fait de l'élévation du goth Masona sur le siège métropolitain de Mérida par le suffrage unanime du clergé et du peuple de cette ville, l'un et l'autre presque exclusivement composés d'Hispano-Romains (571). Quelques années plus tard nous constatons un fait analogue dans le monastère goth fondé et gouverné par Jean de Biclar et dans ceux de saint Fructueux, goth ou suève d'origine, où les Hispano-Romains et les Goths vivent ensemble. Dans les derniers temps de l'Espagne gothique, sous les rois Wamba et Ervige nous en trouvons de nouveaux exemples dans la vie de saint Julien de Tolède. Juif de race, né de parents convertis un peu malgré eux au christianisme, Julien est promu par le goth Wamba à la primatie de Tolède et choisit tour à tour les amis les plus intimes de sa jeunesse et de son âge mûr, l'un, Gundila, parmi les Goths ; l'autre, Idalius, parmi les Hispano-Romains^. Qu'on se rappelle les anathèmes prodigués par les conciles, composés en majeure partie d'Hispano- Romains, à l'adresse de ceux qui attaquent la dynastie visigothique ; les aménités que les écrivains de vieille souche latine assènent un peu lourdement sur les libérateurs et les réorganisateurs de l'Espagne

4. En Espagne, un nom golli porté par un personnage d'origine inconnue est, du v** au ix"" siècle, un indice certain d'extraction gothique. A rencontre des noms germaniques, les noms grecs ou latins ne permettent rien de plus que des conjectures quant à l'extraction des personnages qui les portent. C'est le cas pour Idalius.

et les éloges qu'ils leur prodiguent et on devra reconnaître que vaincus et vainqueurs formaient bien un seul peuple au moment où l'invasion arabe vint tout remettre en question.

Les Visigoths avaient pris à cœur de justifier les éloges les plus hyperboliques par la résolution avec laquelle ils travaillaient à rendre aussi intime que possible cette fusion que les Hispano-Romains acceptaient de si bonne grâce. On ne trouvera qu'à grand'peine des conquérants aussi empressés à découvrir et à appliquer les moyens les plus efficaces de se perdre au sein des populations conquises, par leur assimilation complète avec elles. L'assimilation religieuse n'avait connu ni restrictions, ni réserves. Les Goths de Reccarède, en abjurant l'arianisme, avaient renoncé du même coup à leur discipline, à leur liturgie, aux livres de leur secte. Avides d'orthodoxie, ils professaient solennellement, bien avant que l'Église de Rome l'eût proclamée, la procession du Saint-Esprit et l'inséraient au Symbole. Rois goths et évoques espagnols étaient désormais liés par l'intérêt et même par l'amitié, une amitié qui paraît sincère. Cette entente assurait l'intégrité de la foi et l'extirpation complète des vieilles erreurs arienne et priscillienne tandis que malheureusement l'Eglise et l'Etat s'afl:aiblissaient de concert.

Cette même entente de l'autorité royale et de l'autorité ecclésiastique ne produisit pas de moins heureux fruits dans l'ordre des mœurs que dans celui des croyances. Grâce à elle, la moralité publique monta peu à peu et s'éleva, vers les dernières années du royaume de Tolède, à un niveau qu'elle n'avait jamais atteint jusque-là, niveau bien supérieur à celui où nous la voyons arrivée à l'époque la plus flo-

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rissante de TÉglise hispano-romaine, lorsque se ferme l'ère des persécutions, au début du iv^ siècle. Si on se reporte aux révélations que les canons du concile d'Elvire nous ont faites sur les mœurs du temps, qu'on les rapproche de ce que nous apprennent les canons du P' concile de Tolède, en 397, et du concile de Lérida, en 546, avant l'entrée en masse des Visigoths dans TEglise catholique, et qu'on compare les résultats qui se tirent de ces documents aux renseignements que nous fournissent les conciles de Tolède tenus en- 683, 693, 694, de Saragosse en 691, on verra que presque tous les vices et les désordres dont les anciens conciles signalaient l'existence dans la société hispano-romaine ont disparu de la société hispano-gothique à la fin du viii^ siècle. L'inceste, l'adultère public, les divorces multiples, la prostitution des jeunes filles par leur mère, l'avortement, l'infanticide, la profanation des cimetières par des orgies infâmes, les prêtres usuriers, trafiquants, les vierges consacrées se livrant à la débauche ou livrées à la violence, les drames domestiques, la violation des asiles, les assassinats entre clercs, la délation ont disparu de la série des iniquités dont les évêques recommandent la suppression. Non assurément que l'Espagne gothique ignorât l'impudicité et les autres crimes que nous avons énumérés, mais l'omission qui en est faite donne lieu de supposer que leur fréquence avait beaucoup diminué. Par contre, on retrouve mentionné le progrès de la sodomie, cette révolte de la dépravation égoïste contre le plus social de tous les instincts. On la constatait dans tous les rangs du clergé. Les superstitions païennes, le suicide, le parjure, font, par contre, leur apparition. Le clergé nous apparaît singulière^

ment ignorant quand nous lui voyons reprocher l'emploi du lait à la place du vin dans le calice et plus impudent encore lorsque des prêtres se contentent de tailler une miche dans leur pain de ménage afin de le consacrer à la messe au lieu de faire usage d'hosties ; ailleurs on recommande aux clercs de ne pas vendre les vases sacrés et les ornements d'église, ou bien de ne pas dire des messes des morts pour des vivants afin de les faire mourir bientôt.

Sans doute, il n'y a dans tout cela rien que de condamnable, néanmoins, dans l'ensemble, le niveau s'est relevé et il ne semble pas qu'on doive accepter les invectives lancées à la légère contre les Visigoths alors que Visigoths et Hispano-Romains s'étaient presque complètement fondus en un seul peuple. Le roi Egica y avait contribué pour sa part en donnant une dernière revision du code hispanogothique dont il changea quelque peu l'ordonnance première et qu'il augmenta d'un livre entier, le douzième. Il est l'auteur de treize lois. C'est sa contribution à la grande œuvre législative désormais fixée telle qu'elle nous est parvenue. En 698, Egica, âgé de soixante-dix-sept ans, associa nominalement son fils Witiza à sa couronne, mais sans lui confier le pouvoir. En 700, Witiza recevait le pouvoir réel que l'affaiblissement d'Egica ne lui permettait plus de garder et, vers le mois de janvier-février 701, Egica mourait laissant Witiza seul roi d'Espagne.

Egica avait disposé de la couronne en maître absolu . Une fois de plus l'élection du nouveau roi avait été omise et on ne voit pas que cette violation du droit national ait provoqué aucune protestation, tout au contraire le règne de Witiza paraît être une période l'espagne chrétienne. 21

de paix et de prospérité générale. Aux répressions sévères succède l'oubli et le pardon. Les exilés des règnes précédents sont autorisés à rentrer chez eux; les Juifs eux-mêmes jouissent de quelque répit, beaucoup d'entre eux sont amnistiés. Les actes du dix-huitième et dernier concile de Tolède, tenu en 701 , étant perdus, nous sommes privés d'un de nos plus précieux moyens d'information.

Ces années paisibles du règne de Witizasont marquées, en 709, par une victoire navale de Theudimer sur une flottille de mahométans. Il semble que ce succès militaire aura pu coïncider avec une détermination mal préparée par Witiza. Nous inclinons à penser que, profitant du prestige récent de ses armes, le roi visigoth aura voulu imposer son successeur. Toujours est-il qu'en l'année 711, le sénat de la nation invita Rodrigue à s'emparer du trône. Le motif de cette décision se laisse peut-être entrevoir dans un fragment de V Epitoma. Ce fragment ne se trouve plus à sa place, ceci n'est pas douteux, mais d'autre part il est très difficile de lui assigner une date. On y trouve l'indication d'un drame dans le palais, drame dont les survivants épouvantés s'enfuirent dans toute l'Espagne. Il n'est pas possible d'établir une explication d'après un indice si vague, mais il faut le recueillir néanmoins en attendant de plus grandes lumières.

En déférant la couronne à Rodrigue, le sénat ne faisait qu'user des droits que lui conférait la constitution gothique et son élu devait, en cas de succès, se considérer comme l'élu légitime de la nation. Cet événement se passait en janvier-février 711 et il paraît vraisemblable que les hostilités commencèrent peu après. Witiza mourut, d'après les plus

grandes vraisemblances, à Tolède, avant la prise de la ville par Rodrigue qui, selon l'ancien usage, y reçut la consécration royale. La mort de Witiza n'avait pas mis fm à la guerre qui durait encore au mois de juillet. L'époque précise de la pacification n'est pas connue; elle doit avoir eu lieu peu après, Rodrigue la facilita en faisant preuve de modération. 11 maintint à Tolède le primat Sindérède, créature de Witiza, et licencia son armée à l'approche de l'hiver.

Pendant ces événements Rodrigue, qu'on croit avoir été duc de Bétique, avait quitté son gouvernement et aussitôt un corps de débarquement venu de la Tingitane abordait en Bétique. 11 était envoyé par Monçâ-ibn-Nocair et se composait d'Arabes, de Maures et de Berbères commandés par Târic-ibn- Ziyâd et sous lui Abou-Zara-Tarîf. Cette avantgarde s'empara d'Algeciras, d'Ecija, de Rayya, d'Elvire, de Cordoue. Rodrigue ne pouvait songer à intervenir, occupé qu'il était à soutenir son droit contre Witiza, et Mouçâ dut être averti de cette circonstance qu'il mit à profit. Dès la fm du mois de juillet il débarquait en Espagne avec un personnage nommé . Urbain \ africain de naissance et catholique de religion, devenu, dès avant 711, l'ami et le confident du gouverneur de l'Afrique musulmane.

Un récit arabe intitulé Akhbâr Madjinoua contient une exposition détaillée de toute cette campagne de 711-712. Il est impossible d'y accorder la con-

1. Cet Urbain a été identifié avec le comte Julien, ancien gouverneur de Ceula. Quant à la légende des amours coupables de Rodrigue avec la fille de Julien et de la résolution prise par celui-ci de se venger en détrônant Rodrigue à l'aide de Mouçâ, c'est une légende dans le goût de celles que les gens du moyen âge substituaient à riiistoire.

3Gi L'ESPAGNE CHRETIENNE.

fiance à laquelle une relation historique aurait droit ^. Cependant on y relève nombre de détails qui donnent la physionomie de la situation et à ce titre la composition légendaire prend à nos yeux une certaine valeur. Toutefois nous ne donnerons ce récit qu'après avoir résumé ce qu'on peut appeler Vincorttestable dans l'histoire de la chute de la monarchie visigothique. En 712, au printemps, Rodrigue s'ébranla avec une armée de 60 à 70.000 combattants, franchit les défilés de la Sierra Morena et déboucha en Bétique dans les premiers jours du mois d'avril. Les musulmans comptaient 35.000 hommes et les débuts de la campagne furent favorables à Rodrigue. Une chronique mentionne une bataille dont la durée ne serait pas moindre de sept jours ; il y a là probablement une façon imparfaite de s'exprimer et on peut supposer que, après avoir pris le contact avec l'ennemi, Rodrigue engagea journellement des combats avec lui pendant une semaine, combats toujours heureux d'où Tarie et Mouçâ se retiraient en mauvais état. Tarie avait le premier rencontré Rodrigue, il subit un désastre dont la gravité ne nous est pas connue et courut opérer sa jonction avec Mouçâ, à Guadalete. Tàric et Mouçâ eurent alors une rencontre générale avec l'armée de Rodrigue qui, trahie par le contingent que commandait Oppas, fils de Witiza, fut mise en déroute, Rodrigue disparut dans le combat et son sort n'est pas connu avec certitude. Cent soixante ans plus tard, on découvrit à Viseu, enLusitanie, dans le cimetière d'une basilique, une pierre tombale avec cette inscription^ :

1. Dozy a exalté et Taillmn déprécié ce récit. L'un et l'autre semblent avoir passé la mesure.

2. Hiibner rejette cette inscription comme fausse. Elle n'est connue

HIC REQVIESCIT RVDERICVS REX GOTHORVM

Ainsi périt le royaume visigothique. Tolède ouvrit ses portes et Mouçâ remonta jusqu'à Saragosse, pillant et brûlant toute ville qui faisait mine de résister. Les nobles et les hommes de condition étaient crucifiés, les gens de peu étranglés, lesfemmes etles jeunes filles violées ou mises en réserve avec les adolescents. Dans les derniers jours d'octobre de Tannée 712, la Bétique, partie de la Lusitanie, la Carthaginoise et la Tarraconaise étaient aux mains des Arabes. Quelques braves s'étaient réfugiés en Galice; c'était l'âme de la patrie espagnole qu'ils emportaient avec eux, non pour l'ensevelir mais pour préparer, par i'épée, sa résurrection.

Nous pouvons maintenant transcrire la légende arabe de VAkhbdr Madjmoua.

« Mouçâ continua sa marche pour aller^attaquerles villes de la côte africaine, dans lesquelles se trouvaient des gouverneurs nommés par le roi d'Espagne, qui s'étaient emparés de ces villes et de leurs territoires. La principale de ces villes était Ceuta, dont le gouverneur était un chrétien nommé Julien^. Plusieurs autres villes des environs étaient sous sa dépendance. Mouçâ l'attaqua ; mais ayant éprouvé que les sujets de Julien étaient plus forts et plus braves que les peuples qu'il avait attaqués jusquelà, il retourna à Tanger, et ordonna de ravager les campagnes voisines de Ceuta. Les razzias qu'il fit faire n'eurent pas l'effet qu'il s'en était promis, car

que par des manuscrits. Le mot ullimus qui suit Rudericus paraît être une interpolation d'un copiste.

i. Sur ce personnage, exarque de Ceuta, cf. R.Dozy, op. cit., t. I, p- 57-63 etH.LECi.ERCQ,L'^/"rî:gMe cAîT^ienne, in-12, Paris,i9U4, t.II, p. 314.

des navires venant d'Espagne apportaient sans cesse des vivres et des renforts aux habitants de Ceuta ; en outre ceux-ci, remplis d'amour pour leur patrie, combattaient avec vigueur pour défendre leurs femmes et leurs enfants.

Sur ces entrefaites, le roi d'Espagne, Witiza, vint à mourir. Il laissa plusieurs enfants parmi lesquels se trouvaient Sisebert et Oppas; mais comme les Espagnols ne voulaient pas d'eux, la discorde éclata dans le pays. On convint de donner le trône à un chrétien nommé Rodrigue. C'était un vaillant guerrier; il n'était pas de la famille royale, mais c'était un des meilleurs généraux de l'Espagne. Il fut donc proclamé roi.

La coutume voulait que chaque noble espagnol envoyât ses fils et ses filles au palais du roi, qui résidait à Tolède, alors la capitale de l'Espagne. Les enfants des nobles y recevaient leur éducation; eux seuls avaient le droit de servir le monarque, et dans la suite épousaient les jeunes demoiselles que le roi dotait. Rodrigue, quand il fut monté sur le trône, devint épris des charmes de la fille de Julien, et satisfit sa passion. Informé par une lettre de ce qui était arrivé, Julien entra dans une grande colère. « Je jure par la religion du Messie, s'écria-t-il, que je le chasserai de son trône et que je creuserai un abîme sous ses pieds ! » Par conséquent il fit dire à Mouçâ qu'il se soumettait à lui, l'invita à venir et lui ouvrit les portes de ses villes, après avoir conclu un traité avantageux, de sorte que lui et tous ses sujets n'avaient rien à craindre. Ensuite il lui parla de l'Espagne et l'engagea à la conquérir. Ceci eut lieu vers la fin de l'année 90 (avant le 8 novembre 709). Mouçâ écrivit à Walîd [le calife] pour lui donner

avis de l'accroissement de son territoire et du projet de Julien. Walîd lui répondit : « Faites explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer les musulmans aux périls d'une mer orageuse.— Ce n'est pas une mer, lui répondit Mouçâ, ce n'est qu'un détroit de si peu d'étendue que d'ici on peut voir la côte opposée. — N'importe, lui répondit Walîd ; faites explorer le pays par des troupes légères. » Mouçâ envoya donc en Espagne un de ses clients , nommé Abou-Zara-Tarif, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes après avoir passé le détroit dans quatre bâtiments, abordèrent à une péninsule nommée Andalos, d'où les navires partaient d'ordinaire pour se rendre en Afrique etoù se trouvaient les chantiers des Espagnols. Cette péninsule fut depuis appelée celle de Tarif, puisque cet officier y aborda. Quand toutes ses troupes furent débarquées, Tarif se mit à piller les environs d'Algéçiras, emmena en esclavage des femmes si belles que ni Mouçâ, ni ses compagnons n'avaient jamais vu de pareilles beautés, s'empara de beaucoup d'argent et retourna sain et sauf en Afrique. Ceci eut lieu dans le mois de Ramadhân de l'année 91 (juillet 710). L'heureux succès de cette expédition ayant enflammé chez les musulmans leur désir de se rendre maîtres du pays, Mouçâ y envoya un autre de ses clients, le général de son avant-garde, qui s'appelait Târic-ibn-Ziyâd. C'était un Persan de Hamadân; il y en a qui disent qu'il n'était pas client de Mouçâ, mais client de la tribu de Çodif. Les sept mille musulmans qui accompagnaient Târic et qui, pour la plupart , étaient berbères et clients (car il n'y avait que peu d'Arabes parmi eux), passèrent successivement le détroit dans les quatre navires dont nous avons parlé,

368 L'ESPAGNE CHRÉTIEINNE.

les musulmans n'en ayant pas d'autres. Ceci arriva en 92 (29 octobre 710-octobre 711). Au fur et à mesure que les navires lui amenaient des hommes et des chevaux, Tarie les réunissait sur une montagne escarpée de la côte ^ .

« Quand le roi, alorsen guerre contre Pampelune, eut reçu avis de l'expédition de Tarif, il la jugea dangereuse et quitta le pays de Pampelune pour se diriger vers le Midi. Puis, quand Tarie eut débarqué en Espagne, Rodrigue réunit contre lui une armée, d'environ cent mille hommes, dit-on.

Informé des préparatifs de l'ennemi. Tarie écrivit à Mouçâ pour lui demander des renforts et pour lui dire que, grâce à Dieu, il avait pris Algéçiras et qu'il était maître des environs du lac^, mais qu'à présent le roi d'Espagne marchait contre lui avec une armée à laquelle il ne pourrait résister. Mouçâ, qui depuis le départ de Târic avait fait construire des vaisseaux et qui maintenant en avait beaucoup, lui envoya cinq mille soldats. Les forces de Târic s'élevaient donc à douze mille hommes! Il avait déjà fait un butin fort considérable. Julien, accompagné de plusieurs Espagnols, se trouvait auprès de lui et lui rendait d'utiles services, il l'informait de tout ce qui venait à sa connaissance et lui indiquait les côtés faibles de l'ennemi.

Piodrigue, accompagné des nobles les plus considérés de son royaume, alla donc à la rencontre des musulmans ; mais dans son armée se trouvaient aussi les princes de la famille de Witiza^. Ayant appris que les musulmans étaient pourvus de tout ce qu'il leur

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