Aujourd'hui Orihuela
2. Cette ruse avait été employée 80 ans auparavant lors du siège de Hadjr par Khàlid. Quant à la capitulation de Théodemir, elle fut faite avec Abdalaziz, fils de Mouçâ. On possède encore le texte du traite daté du 4 redjeb 94 (= 5 avril 713).
général musulman, qu'il conclut avec lui un traité de paix, en vertu duquel lui et ses sujets conservaient tous leurs biens. Tout le pays de Todmîr fut donc assujetti par un traité à la domination des musulmans ; ceux-ci n'en obtinrent pas la moindre partie par droit de conquête. Le traité conclu, Todmîr se nomma et invita les musulmans à entrer dans la ville. Ils le firent et quand ils s'aperçurent de l'extrême faiblesse de la garnison, ils se repentirent bien des conditions qu'ils avaient accordées, mais ils ne les violèrent pas. Puis ils informèrent Tarie du succès de leurs armes. Quelques musulmans restèrent à Todmîr ; mais la plupart prirent la route de Tolède pour aller rejoindre Tarie.
Pendant trois mois Moghîth avait assiégé les chrétiens dans leur église, lorsqu'un matin on vint lui dire que le gouverneur avait quitté l'église en secret et qu'il avait pris la fuite vers les montagnes de Cordoue, afin d'aller rejoindre ses coreligionnaires à Tolède. Sans avertir personne, Moghîth sauta aussitôt à cheval et se mit à la poursuite du gouverneur. Près du village de Gatalavera, il l'aperçut qui fuyait sur un cheval de poil alezan. Le chrétien regarda derrière lui et quand il vit Moghîth courir vers lui à franc étrier, il perdit la tête. Ayant quitté la grande route et se trouvant arrêté par un fossé, il poussa son cheval ; mais le cheval tomba et se cassa le cou. Moghîth trouva le chrétien étendu sur son bouclier. Ce fut le seul prince chrétien qui fut fait prisonnier ; tous les autres conclurent des traités ou se retirèrent en Galice. Ensuite Moghîth força les chrétiens de l'église à se rendre et leur coupa la tête. Cette église fut appelée depuis [par les musulmans] celle des captifs. Quant au gouverneur, Moghîth,
qui avait l'intention de le présenter plus tard au commandeur des croyants, le fit jeter en prison. Ajoutons encore que le général musulman confia la garde de la ville aux Juifs, qu'il continua d'occuper le palais et qu'il donna les maisons de la ville à ses frères d'armes.
Sur ces entrefaites. Tarie était arrivé à Tolède. Après avoir mis garnison dans cette ville, il se rendit à Guadalaxara, passa la Sierra^ par le col nommé depuis col de Tarie ^, et arriva à une ville située de l'autre côté de la Sierra. Onlui donna le nom de ville de la Table, parce qu'on y trouva la table de Salomon, lils de David. Les bords de cette table étaient incrustés d'émeraudes, de même que ses pieds, lesquels étaient au nombre de trois cent soixante-qainze. Ensuite Tàric arriva à la ville d'Amaya, où il trouva beaucoup d'argent et d'objets précieux, et dans l'année 93, il retourna à Tolède.
Mouçà-ibn-Noçair débarqua en Espagne dans le mois de Ramadhân de l'année 93 (juin 712), accompagné d'une grande armée, laquelle, selon quelquesuns, comptait dix-huit mille hommes. Ayant appris ce que Tarie avait fait, il avait pris ce général en haine. Quand il fut arrivé à Algéçiras, onlui conseilla de suivre la route que Tarie avait suivie ; mais il refusa de le faire, d'autant plus que les chrétiens qui lui servaient de guides, lui disaient : — « Nous vous indiquerons une route beaucoup meilleure et sur laquelle il y a à conquérir des villes plus importantes que celles que Târic a conquises. » Enchanté de cette proposition autant qu'irrité de la conduite de
i. La Sierra de Guadarrama.
2. On pense que c'est Buitrago. Selon Lafuente y Alcântara, c'est le défilé de Somo sierra.
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Tarie, Mouçâ se laissa guider d'abord vers la capitale de Sidona (Medina-Sidonia) qu'il prit de vive force, ensuite vers Carmona. Cette dernière ville était une des plus fortes de l'Espagne, et comme elle ne pouvait être prise ni par assaut, ni par blocus, mais seulement par ruse, Mouçâ y envoya quelques chrétiens qui, comme Julien, s'étaient soumis spontanément. Ces chrétiens y arrivèrent armés et comme s'ils eussent été des fuyards. Les habitants de Carmona leur ayant permis d'entrer dans leur ville, ces prétendus fuyards ouvrirent, pendant la nuit, la porte dite de Cordoue aux cavaliers de Mouçâ, lesquels se précipitèrent sur les gardes.
Maître de Carmona, Mouçâ marcha contre Sévillo. C'était parmi toutes les villes de l'Espagne, la plus grande, la plus importante, la mieux bâtie et la plus riche en anciens monuments. Avant la conquête de l'Espagne par les Goths, elle avait été la résidence [du gouverneur romain]; les rois goths avaient choisi Tolède pour la leur, mais Séville était resté le siège de la science sacrée et profane, et c'est là que demeurait la noblesse romaine. Après un siège de plusieurs mois, Mouçâ la prit, les chrétiens s'étant retirés à Réja. Ayant mis des Juifs en garnison à Séville, Mouçâ marcha contre Mérida. Là aussi il y avait plusieurs nobles espagnols, de même que d'anciens monuments, un pont, des palais et des églises magnifiques. Quand Mouçâ vint assiéger la ville, les habitants vinrent à sa rencontre. Le combat, qui fut sanglant, eut lieu à un mille de la cité. Le lendemain il recommença; mais pendant la nuit Mouçâ avait embusqué des piétons et des cavaliers dans les carrières qui se trouvaient là, et quand le second combat fut engagé, ces troupes attaquèrent les ennemis à l'im-
proviste et en firent grand carnage. Ceux qui avaient eu le bonheur d'échapper aux épées des musulmans, se retirèrent dans la ville. Celle-ci était très forte et ses murailles étaient telles que jamais on n'en a bâti de semblables. Aussi Mouçâ l'assiégea-t-il sans succès pendant plusieurs mois. Au bout de ce temps il fit ouvrir une tranchée, et alors les musulmans se mirent à saper les murailles d'une tour; mais ils furent arrêtés dans leurs travaux par une substance extrêmement dure, nommée argmasa, en espagnol, contre laquelle leurs pioches et leurs haches ne pouvaient rien. Pendant qu'ils essayaient en vain de la briser, les chrétiens donnèrent l'alarme. Les musulmans périrent en martyrs dans la tranchée, et aujourd'hui encore cette tour porte le nom de tour des martyrs ; mais peu de personnes connaissent l'origine de ce nom.
Après cette catastrophe, les chrétiens se dirent : — «Nous avons brisé les forces de l'ennemi; aujourd'hui plus qu'en aucun autre temps, il sera disposé à nous accorder la paix, il faut doncla lui demander. » Cet avis ayant été approuvé, des députés se rendirent auprès de Mouçâ. Les négociations avortèrent; mais la veille de la fête, les députés revinrent. La première fois qu'ils étaient venus, ils avaient vu que la barbe de Mouçâ était blanche; cette fois, au contraire, ils virent qu'elle était brune, Mouçâ l'ayant teinte avec du henné. Ils s'en étonnèrent et l'un d'entre eux dit : — « Je le crois anthropophage ou bien c'est un autre homme que celui d'hier. » Le jour de la rupture du jeûne, quand les députés revinrent pour la troisième fois, ils virent que la barbe de Mouçâ était noire, et, de retour auprès de leurs concitoyens : — « Insensés que vous êtes, leur dirent-ils,
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VOUS combattez des prophètes qui se métamorphosent et se rajeunissent quand ils le veulent! Leur roi, d'un vieillard qu'il était, est devenu un jeune homme. Il faut donc accepter toutes les conditions qu'il voudra nous accorder. » Les habitants conclurent alors un traité, en vertu duquel les propriétés des chrétiens qui avaient péri le jour de l'embuscade et de ceux qui s'étaient réfugiés en Galice appartiendraient aux musulmans, tandis que les biens et les ornements des églises deviendraient la propriété de Mouçà. Ce traité conclu, les chrétiens ouvrirent les portes de leur ville aux musulmans le jour de la rupture du jeûne de l'année 94 (30 juin 713j.
Sur ces entrefaites, les chrétiens de Séville s'étaient mis à comploter contre la garnison musulmane, et, renforcés par les chrétiens de Niébla et de Béja, ils avaient tué quatre-vingts soldats. Le reste de la garnison avait pris la fuite et était arrivé dans le camp de Mouçâ devant Mérida. Cette ville s'étant rendue (l^*" juin 713), Mouçâ envoya son fils Abdalazîz avec une armée contre Séville. Abdalazîz s'empara de cette cité et retourna ensuite auprès de son père. *
Vers la fin du mois de Chauwâl (= fin de juillet 713), Mouçâ quitta Mérida et se mit en route vers Tolède. Informé de son approche, Târic alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages. Il le trouva dans un endroit nommé dans la province de Talavera. Du plus loin qu'il l'aperçut, il mit pied à terre; mais Mouçâ lui donna un coup de fouet sur la tête et lui reprocha durement de lui avoir désobéi. Ensuite, quand on fut arrivé à Tolède, Mouçâ dit à Târic : « Montre-moi ton butin et surtout la table. » Târic lui montra la table, mais
comme il y manquait un pied que Tarie avait arraché, Mouçâ lui demanda où était ce pied. « Je n'en sais rien, répondit Tarie; c'est ainsi que j'ai trouvé la table. » Mouçâ fît remplacer le pied qui manquait par un pied d'or, et en outre il fit envelopper la table dans une natte.
Ensuite il se remit en marche et conquit Saragosse, ainsi que les autres villes de cette province; mais dans Tannée 95 (26 sept. 713-15 sept. 714), un messager du calife Walîd vint lui apporter l'ordre de retourner à la cour. Il confia alors le gouvernement de toute l'Espagne à son fils Abdalazîz, après lui avoir assigné Séville pour sa résidence. Cette ville étant située sur le bord d'un fleuve si large qu'il est impossible de le traverser à la nage ; Mouçâ voulait que les navires musulmans y fussent en station, et qu'elle fût pour ainsi dire la porte de l'Espagne. Abdalazîz resta donc à Séville, tandis que son père quitta la péninsule, accompagné de Tarie et de Moghîth^. »
Le reste de l'Espagne, à l'exception de quelques provinces du Nord, fut conquis sans difficulté. Une indicible confusion régnait partout, c'était un sauvequi-peut général. Il faut se rappeler l'écroulement de la Prusse dans les quelques jours qui suivirent léna pour se faire une idée approchante de ce qu'on vit alors. Point de chef, point de plan, nulle résistance efficace. Les princes, les générauy, les troupes, les forteresses rivalisent d'empressement à faire leur soumission. Cette conduite était tout indiquée puisqu'en s'y conformant on obtenait des traités avantageux, tandis que toute résistance entraînait la confiscation ou pis que cela.
•1. Fin de VAkhbâr Madjmoua.
Sans doute, la rapidité avec laquelle s'effondra le royaume visigothique laisse supposer une décadence profonde. Néanmoins il faut se tenir en garde contre les déclamations ordinaires sous lesquelles on accable les vaincus. Le mal était moins grand qu'on l'a représenté. Si, par exemple, on s'en rapporte au chroniqueur Sébastien de Salamanque, postérieur de plus de cent cinquante ans aux renseignements qu'il accueille, on apprend que l'avant-dernier roi visigoth, Witiza, était une sorte de monstre, croupissant dans la débauche « comme un animal dépourvu de raison ». Outre plusieurs épouses, il avait des concubines en grand nombre et son immoralité ne s'arrêtait pas à lui seul ; il avait rendu le mariage obligatoire aux membres du clergé, tandis que, abusant de la force, il interdisait aux évêques de s'assembler en concile. Les écrivains postérieurs à Sébastien et dépendant de lui : le moine de Silos, Lucas de Tuy, Rodrigue de Tolède y ont ajouté chacun de leur côté, qui sur Witiza, qui sur son entourage, lequel inspire un dégoût égal. Heureusement la vérité est très différente. Pseudo-Isidore de Béja, qui est presque un contemporain, parle de Witiza comme d'un roi très clément, juste et sincèrement religieux. Loin d'interdire les conciles, il provoque la réunion de plusieurs, restitue à leurs propriétaires les biens confisqués sous le règne précédent, fait cesser l'exil des uns, la prison des autres et mérite qu'on proclame l'Espagne très heureuse sous son règne : omnis Hispania gaudio nimis fréta alacriter lœtatur. Il y a plus, loin de travailler à l'avilissement du clergé, il s'attire d'Isidore le reproche de sévérité excessive à l'égard des ecclésiastiques qui négligeaient leurs devoirs. Nous n'en sommes
pas réduits au seul témoignage d'Isidore, qu'on pourrait soupçonner de trop d'indulgence. Un chroniqueur arabe, qui a puisé à d'anciennes sources latines aujourd'hui perdues, dit de son côté que Witiza était le plus juste et le plus pieux de tous les rois de la chrétienté ^ Un autre s'exprime ainsi : « Witiza avait une belle conduite et un naturel doux : il mit en liberté tous ceux que son père avait emprisonnés et rendit leurs biens à ceux qui en avaient été dépouillés ^. »
Comment expliquer, dès lors, les différences inconciliables entre les sources presque contemporaines et les chroniqueurs asturiens postérieurs de deux siècles environ ? Witiza paraît avoir été personnellement très indifférent à ses détracteurs, aussi ne faut-il pas chercher la raison de ce dénigrement auquel il fut soumis ailleurs que dans la situation qui suivit la conquête. Celle-ci avait, comme en Afrique, déterminé dans le pays un vaste mouvement d'apostasie. Soit lâcheté, soit intérêt, soit indifférence, on passait en grand nombre à l'islamisme. Or les renégats tiraient une objection de la défaite : « Pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait triompher le catholicisme sur l'islamisme? Pourquoi tant de miracles en faveur du catholicisme jadis et aucun aujourd'hui? Ces miracles eussent sauvé le catholicisme si Dieu avait voulu sauver la vraie religion. Il n'en a rien fait parce que cette religion n'est pas la véritable. » A cela on répondait par les lieux communs rebattus de l'apologétique. La conquête est le châtiment des grands crimes que les derniers rois goths et leur cour dissolue avaient à se repro-