CHAPITRE
Le théâtre et la littérature étaient en complète décadence. On peut dire que, seul, le peuple des grandes villes conservait le goût du théâtre où il allait boire et manger pour jouir à la fois des plaisirs de la table et de la scène.
Moratin, avec ses comédies de mœurs, fut le créateur d'un nouveau goût littéraire dans la classe moyenne, qui commençait alors à avoir quelque inlluence : mais, pour le peuple, les drames de Calderon, les émotions poignantes de l’ancien théâtre, n’ont pu être remplacés que par le romantisme moderne qui en dérive.
L’opéra italien était à peine connu. Le roi, pour ne pas s’ennuyer seul au théâtre du Eetiro , envoyait ses laquais dans la me inviter poliment les promeneurs à assister gratis au spectacle.
En 1808, il n’y avait que quatre journaux qui paraissaient deux fois par semaine : c’étaient la Gazelle de Madrid et les journaux d’annonces de Madrid, Cadiz et Barcelonne qui avaient quatre pages in-quarto. Outre la censure royale il y avait la censure religieuse, exercée par des délégués à la nomination des évêques : aussi ne publiait-on que des légendes et des histoires de miracles.
La moitié des jours de l’année étaient fériés.- Âux coins des rues, dans les ruelles et sur les places il y avait des niches de saints, devant lesquelles les dévotes brûlaient des cierges la nuit, seul éclairage pour les passants, dans la plupart des villes. Tout hermitage, tout couvent, toute église avait^n saint, faiseur de miracles; et, entre ces divers exploiteurs de la bestiale crédulité du peuple régnait une concurrence acharnée. Un couvent exhibait-il une vierge qui remuait les mains, ou dont la chevelure poussait, le couvent rival avait un Christ
30 l’eSPACNE C0NTEMP0n.\lNE.
qui se couvrait de sueur, et dans un troisième, la sueur était du sang.
Les médecins ne po\ivaient lutter contre les amulettes et les reliques qui guérissaient, sans drogues, toutes les maladies ; et les malades , avant de mourir, laissaient à l’église de l’argent pour des messes, espérant qu’elles seraient plus efficaces pour sauver leur âme, que ne l’avaient été les amulettes pour rétablir la santé de leur corps.
Le catholicisme , qui absorbait la société tout entière , était en Espagne, comme en Italie, et même à un plus haut degré, un polythéisme mal déguisé. Les saturnales s’appelaient roœerias. La déesse Gérés était devenue la vierge d’août ou de septembre, et Pallas était la déesse des artilleurs sous le nom de sainte Barbe.
Le peuple était peut-être le plus idolâtre des nations de la terre. Chaque individu avait son ange, son saint qui était son patron, son protecteur au ciel. Le village avait un patron ou une patronne, chaque navire avait aussi le sien, et la nation en avait deux, la trh pure Conception et saint lago. Les familles, les habitants d’une rue, les sociétés d’artisans , célébraient la fête du patron avec des formes entièrement pmennes. Les danses, les festins et les libations nocturnes auprès des couvents et des églises se terminaient par des orgies obscènes comme les bacchanales. Le prêtre du haut de la chaire exaltait avec une éloquence grotesque, la puissance miraculeuse de l’image en terre ou en bois peint, qui avait guéri de la peste, avait fait succéder une pluie féconde à la sécheresse, et était toujours prête à sauver les troupeaux des épidémies.
 la porte des églises et des couvents se vendaient les amulettes et les reliques miraculeuses, et le clergé non content de la dime et de la contribution forcée que payait sous diverses formes le fidèle dans l’église, exigeait une rétribution pour toutes les cérémonies du culte. Les ordres, appelés mendiants, vivaient d’ aumônes et condescendaient, par charité chrétienne, jusqu’à distribuer aux pauvres, à la porte de leurs couvents le superflu de leurs tables. Les confréries